04/10/2007

Le jour et l'ennui

« Qu’est-ce qui vous amène ? »  Un petit homme jaillit d’un immense fauteuil et me tend une main moite avant de replonger sur son siège à roulettes dont le dossier dépasse au moins de deux têtes le sommet de son crâne dégarni.

 Tout, autour de l’homme, semble inversément proportionnel à sa taille. Le bureau est gigantesque, comme l’écran de son ordinateur et même le téléphone aux quatre rangées de touches. 

 « Qu’est-ce qui vous amène ? » reprend mon petit interlocuteur dont les mains courtaudes et légèrement boudinées ne cessent de s’agiter, de la souris de l’ordinateur à son téléphone portable en passant par le bout de son nez, sa bouche et son agenda. « Vous ! » répondis-je. La question est aussi insolite que le personnage.  L’homme me pose quelques questions sur mon parcours et les atouts que je pense pouvoir apporter à une société comme la sienne. Il écoute, ne note rien. Dans mon dos, la porte du bureau s’ouvre et se referme à plusieurs reprises et j’aperçois une silhouette de grande taille. Je l’entends s’installer, téléphoner.  Mon interlocuteur se lance dans la description des activités de son entreprise dans un discours désordonné, puis me lance, à brûle pour point : « Comment envisageriez-vous ce cas de figure ? ». Ma réponse semble l’enthousiasmer, à mon grand soulagement. Mais ce sentiment n’est que passager tant les explications fournies par le petit homme sont confuses. Au fil des minutes, je vois de moins en moins ce que je pourrais lui apporter et quelle serait éventuellement ma place dans son organigramme.

La personne qui travaille derrière arrive. Il porte exactement les mêmes vêtements que le petit homme.  « C’est mon frère » me précise-t-il. Laurel et Hardy me font face. Le petit homme se replonge dans ses palabres, griffonne des chiffres sur une feuille, y ajoute des diagrammes sommaires, une série de flèches et quelques mots qu’il appelle « clefs ». J’ai envie de prendre la porte. Ce maelström n’en finit pas.

Le petit homme réussit à se hisser hors de son siège et photocopie les schémas illisibles qu’il vient jeter sur papier de façon compulsive. Il me tend fièrement son œuvre avant de se caler à nouveau dans son fauteuil géant. 

 « Réfléchissez à tout cela » me dit-il d’un air satisfait me faisant comprendre que l’audience est levée. « Mardi, je vous retéléphone pour que l’on fixe un nouveau rendez-vous ».  Ni mardi, ni les jours suivants mon téléphone ne sonnera. 

J’ai servi de distraction à un homme en quête d’importance. Intermittente du spectacle. En cène pour nourrir les ego de petits despotes. En scène pour divertir un fifre, un sous-fifre en manque de galons. Rideau !   

14:57 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

06/09/2007

Tu es moi

J'été. J'étais. Jetée dans le linceul de ce dég-août, cette fin de jour qui me rend saoule. Hâchée, écorchée, écharpée, ces cris me tuent. Hachurée ébahie. Je rends gorge, les armes et bagages en bord de route que je vois double. Adoubée par les déroutes. Je me dédouble l'addition s'écroule sourde. Tu es moi. Tuez-moi.

14:42 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/08/2007

La langue au chien

Bis repetita. Les sansivières tendent leurs mains effilées vers le ciel. Les pieds bien plantés dans de gigantesques vasques de grès. Le sol dallé noir réfléchit la lumière, l’ombre de mes jambes et de mon visage quand je me penche vers l’avant. Les talons aiguilles y résonnent comme dans une cathédrale, les semelles souples y crissent de plaisir ou de douleur. Assise dans le même fauteuil en cuir potelé qu’il y a trois semaines.

 Retour en Flandre pour un poste qui a attiré une nuée de francophones qui ne doivent pas maîtriser la langue de Vondel pour y exercer leur talent. L’entreprise a pignon sur rue. Florissante et exigeante, structurée. Comme le laissait entrevoir mon premier entretien – en français - dans un bureau impersonnel, lorsqu’un clone de Kim Clijsters, en plus rebondie, s’était repassé le film de ma vie. Le jury avait dû juger la production acceptable. Me voici à attendre un producteur. Chaque cliquetis sur le sol laqué me fait frémir. Madame X. doit venir me chercher, m’arracher au confort de mon fauteuil d’attente.

Une femme fluette s’approche de moi et se présente en flamand. Nous cheminons dans ce gigantesque hall-patinoire jusqu’à une série de bureaux anonymes qui attendent le chaland. Un moustachu se déploie à ma vue, me tend une main molle et se replie au fond de son fauteuil. Je fais face à deux paires d’yeux qui me scrutent, me déshabillent, me fouillent.

L’homme m’apostrophe en flamand. Ne pas céder à l’affolement qui s’empare de mon cerveau. Je comprends que tout l’entretien ne se déroulera pas dans ma langue. Les mots se bousculent dans ma tête, tour à tour en français et en anglais avant de prendre l’aiguillage du néerlandais. Les minutes défilent et ma crainte se transforme en peur, puis en colère. Il n’était pas prévu que tout l’entretien ait lieu en flamand, le poste à pourvoir étant destiné à un Francophone supposé n’avoir pas davantage que des rudiments de néerlandais. Me voici embarquée dans une saga en flamand, consciente que malgré mes bonnes connaissances de la langue, je m’enfonce à chaque nouvelle volée de questions. Fâchée de ne pouvoir exprimer le fonds de ma pensée dans ma langue maternelle.

Mes pieds semblent ne plus sentir la moquette, je rétrécis sur mon siège, les paroles de l’homme emplissent l’espace réduit, j’étouffe. La femme continue à écrire. Elle me jette des regards torves et fuyants. Ils vont se mettre à rire, je peux presque palper l’haleine de l’homme, lourde de relents de café froid. Je m’accroche aux parois de ce gouffre prêt à me happer. « Pourrait-on poursuivre l’entretien en français ? »  Cette phrase libère ma cage thoracique opprimée et mes lèvres rigidifiées. L’homme se raidit, la femme suspend son écriture. Il opine du chef, ajoutant, toujours dans sa langue, qu’il continuerait néanmoins à me questionner en flamand car, dit-il, il ne connaît pas le français.  Le dialogue est grotesque. Mon interlocuteur comprend parfaitement le français. Je sais qu’il doit le parler de façon impeccable. Je sais aussi que j’ai perdu la partie qui s’achève brutalement.

L’homme se dresse sur ses pieds, n’en finit pas de rassembler des papiers pour éviter de me serrer la main. La femme tourne frénétiquement des feuilles, les yeux baissés. Un « bedankt » sort finalement de la bouche de l’homme. La mimique de mes interlocuteurs me fait comprendre qu’aucun d’eux ne prendra la peine de me raccompagner. Encore moins de s’adresser à moi, ne fût-ce qu’une seule fois, en français. 

  Je traverse pour la dernière fois l’immense hall d’entrée. Mes semelles couinent légèrement sur le revêtement. Les portes coulissantes automatiques me délivrent enfin de ce maudit pensum.

13:00 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/07/2007

Leurre de vérité

Deux loumpias se fritent dans la poêle. Grésille lubrique au lourd fumet de transpiration. J’aimais Paris au mois de mai, je hais Bruxelles en juillet. T-shirt détrempé, collé-serré sur ma peau moite. Licorne de brume qui vagit. Leurre de se lever quand il n’y a de temps pour rien. Le sommier geint. L’oreiller et ses joues creusées. Si lent silence du lever. Un temps d’arrêt à cran. Je fronce d’hésitations mes sourcils tombants.

 

Mon front chauffe Marcel, la fièvre est revenue ventre à terre. Gorge enflée, bouche pâteuse dont s’échappent, dans un souffle lourd, quelques sons rauques. Mes tympans font la sourde oreille. Dans trois heures il me faut gagner Saint-Gilles pour un entretien. Le postposer, l’annuler. Retourner dans le lit humide, témoin de mes malaises. Laisser le courage à demain. La culpabilité m’étrangle. Ma respiration se fait plus capricieuse. Et si ce rendez-vous était le bon, un rendez-vous au paradis, non ce n’est plus un piège, les anges sortent-ils le lundi ? Et si je ratais le coche de décrocher l’inaccessible étoile, si lointaine, dans la galaxie « Emploi », et si la lumière se rallumait. Le couloir est long et étriqué. La porte est forcément étroite.

 

L’eau fraîche coule lentement sur mon visage, je me laisse bercer par les gouttes qui ruissèlent sur mon corps, puis mes cheveux. Ce jet qui enlève toute trace de sueur nocturne. Chaud dehors, chaud dedans : 39 de fièvre au compteur. Les quintes de toux qui menacent. Pilotage semi automatique. Tourner le volant est devenu pénible. Qu’importe la maladie, j’ouvre les fenêtres, je roule dans les tunnels déserts, la luminosité s’écrase sur mon pare-brise. Tournez manège dans les rues à sens unique, les sens interdits qui grimpent et redescendent dans le Saint-Gilles pittoresque et bigarré. Une place, à l’ombre. Mes paupières se ferment. Je suis à l’avance. Mais il me faut marcher pour rejoindre le lieu de rendez-vous. La rue me semble sans fin. La respiration est courte, mon cœur a pris ses quartiers dans ma gorge. J’avance les yeux mi-clos, la bouche asséchée et entrouverte. Trouver un banc. Un café sur une placette. Je passe ma tête dans l’antre sombre du café dont s’échappe un brouhaha intermittent. Je me laisse tomber sur une chaise en fer à l’extérieur. L’eau pétillante pique mon palais et apaise le feu qui embrase mes bronches. En face une épicerie méditéranéenne posée sur un coin. Une Africaine aux formes épanouies y discute sur le perron, un grand cabas à ses pieds. Des enfants piaillent sur le trottoir, un Nord-Africain traverse la place en short et en tongs, le téléphone vissé à l’oreille. Un cadre avec une mallette, deux touristes avec un plan, un employé de la voirie qui pousse une grande brouette. Son gilet fluo agresse le regard. Des « tubes » des années 80 se glissent de la radio pour bousculer ma mémoire endolorie. Un homme sort de la taverne pour griller une cigarette. Grand, maigre, les cheveux de jais, le visage émacié en lame de couteau, le nez long, crochu, aquilin. De lourdes gourmettes en or pendent à ses poignets, des chaînes se balancent sur son torse velu, ses mains sont baguées, une grosse montre recouvre un poignet sec. Un personnage surgi tout droit de l’univers d’Emir Kusturica.

 

La façade de l’immeuble vient manifestement d’être ravalée. Je sonne. Deuxième étage. Grimper les marches m’arrache une grimace. Je dois reprendre mon souffle à plusieurs reprises. Salle d’attente. La responsable arrive. Allure BCBG, dégaine de première de classe, look soigné et propret. Mon curriculum vitae trône devant elle, imprimé sur du papier recyclé. Malgré sa présence ostensible, il me faut recommencer à dérouler le tapis de ma vie. Je redoute la quinte de toux, je m’excuse pour ma voix rocailleuse. Mon interlocutrice, impassible, écoute, note, questionne. ¾ d’heure plus tard, elle se lève et me remet une pile de documents et m’explique ce qu’elle attend de moi. ¼ d’heure pour effectuer ce test. Je retourne dans la salle d’attente, m’affale sur ma chaise, loin des regards. Je dois m’accrocher, dernière ligne droite, l’énergie du désespoir, compagnon de route du chômeur. Désespoir que l’on voudrait tant devenir des espoirs. Les questions dégringolent à nouveau, je fais front, le front en nage. L’épreuve s’achève enfin. « J’ai été très heureuse de vous rencontrer » me dit mon interlocutrice du jour. « Je vous recontacterai dans le courant de la semaine prochaine » ajoute-t-elle en me tendant une main sèche.

 

Une perche à laquelle m’accrocher, ce coup de fil hypothétique, cette attente monstrueuse, ce calvaire de l’appel. Le compte à rebours débute, les jours s’égrènent, le sable file entre les doigts qui s’écartent à nouveau. Quinze jours. La main tremble sur le combiné. « Bonjour, pourrais-je parler à Madame X » dis-je. « C’est à quel sujet ? ». « J’étais venue il y a quinze jours pour le poste … et on m’a dit que l’on me contacterai ». Silence au bout du fil. « Madame X est occupée » me répond-on. J’insiste même si je sais que la nouvelle est déjà mauvaise, qu’une fois de plus je resterai sur le carreau, de pique ou de trèfle. Madame X prend l’appel. « Oui, je me souviens de vous. Je ne vous ai pas téléphoné mais je comptais le faire. Nous avons engagé quelqu’un. Je suis désolée. Au-revoir ».

 

Madame X a raccroché. Je suis décrochée. Le parcours du combattant redevient celui du combattu. 

16:58 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

20/04/2007

Formulaire conditionné

La lettre gît dans la bouche sombre de la boîte. Le sigle rouge de l'ONEM dans le coin supérieur gauche clignote comme un signal d'alarme. Il y a le feu dans ma tête.

Je me laisse choir dans mon divan. J'arrache grossièrement l'enveloppe, le coeur tambourrinant d'inquiétude. Une missive de cet organisme n'augure, en général, que le début de tracas, l'amoncellement brutal de nuages occultant un horizon déjà rétréci. Surtout au rinçage.

Le courrier, austère et au style vide, s'intitule romantiquement "formulaire C66bis". Il m'invite à me rendre à l'ONEM dans les meilleurs délais afin de vérifier que je réside toujours bien en Belgique.

Premier guichet. Pas aguichant. Une gosse pousse de stridents hurlements qui heurtent les murs glabres de la pièce. Le préposé s'empare de ma feuille, sort une fiche rose sur laquelle il griffonne mon nom. "N'est-ce pas vous qui devez apposer un cachet sur ma feuille" demandais-je. "Non, pour le cachet, c'est un autre guichet au premier étage". Ce guichet-ci n'avait donc pas de cachet.

Un homme longiligne à la longue chevelure poivre et sel hirsute sonde la salle d'attente avant de regagner le couloir en levant à peine les semelles. Quelques bips meublent le temps, égrenant de façon monocorde les chiffres jusqu'à ce que mon tour arrive.

Une femme imposante remplit presque tout l'espace entre deux cloisons brunâtres. Ses mains, étonnamment petites, courent sur un clavier bruyant et incrusté de saleté. Elle scrute avec minutie ma carte d'identité. Ses doigts courtauds la retournent à plusieurs reprises. Elle s'acharne sur son clavier avant de soulever un énorme cachet qui s'abat, dans un bruit typique, sur le bas de ma feuille.

"Je vous souhaite une bonne après-midi" me dit-elle dans un sourire. Sa surprenante courtoisie illumine, l'espace de quelques secondes, la pièce sans âme. 

14:55 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

12/04/2007

Pacte de non existence

Ma petite main potelée blottie au creux de celle de ma grand-mère me rassure. L’avenue du Lycée a des allures de fin d’étape au sommet pour la toute petite fille que je suis. Le manteau rouge foncé à col officier en velours me serre un peu. Au bout de mon bras gauche se balance un petit cartable en plastic jaune. Arrivée devant l’école en ce dimanche, je tire, sans mot dire, ma grand-mère pour qu’elle m’accompagne au-delà des grilles blanches, symbole de l’interdit, de l’autorité, du savoir, des punitions, des devoirs, des cris qui s’envolent de la cours de récréation, des joies et des petits drames de l’enfance qui se nouent entre deux leçons.

 

« Tu vois Mémé », dis-je, « rien n’a changé ». Je lui montre du doigt les pavillons de l’école maternelle où j’ai passé deux ans, les bâtiments de l’école primaire et ceux du secondaire. J’enfonce mes baskets dans le bac à sable, je me joue des grains qui glissent sur l’empeigne de ma chaussure. Toutes ces années ont passé. Ma grand-mère, pourtant, me couve toujours de son même regard clair et protecteur qui a veillé sur moi tout au long de sa vie. « On y va » avance-t-elle.

 

Sur le chemin de la sortie, j’attire son attention sur les chaises en bois clair qui n’ont pas été remplacées. Quand le temps s’arrête, il ne redémarre pas. Une ribambelle d’élèves fait une bruyante apparition devant les classes. « On est bien dimanche » s’étonne  ma grand-mère. Qu’importe. Un ballon de football roule jusqu’à moi. Je le bloque du pied droit, fait une feinte de tir avant de le relancer doucement du plat du pied vers celui à qui semble appartenir le bien. Sans ciller, il me redonne la balle et nous échangeons quelques passes. Serais-je du même âge que ces pré adolescents ? Notre présence incongrue en ce dimanche ne semble intriguer personne.  Pas même le professeur qui fait aligner les élèves par rangs de deux devant l’entrée de la classe. « A ton époque, il ne me semble pas que vous ayez cours le dimanche » répète ma grand-mère. « Qu’importe » me rassurais-je encore en silence.

 

Si rien n’avait changé dans l’enceinte du lycée, les alentours ont effectué une mue en l’espace d’à peine une heure. Ce n’est plus une seule avenue calme et bordée de petits immeubles bourgeois placides et modernes, mais une affluence de rues, avenues et ronds-points qui se présentent à nous, médusées. Des sandwicheries, boutiques de vêtements, de gadgets, librairies animent le quartier. Des magasins tous ouverts en ce dimanche. Les trottoirs bondés charrient un flot incessant de badauds et de promeneurs. Nous empruntons la rue en face de nous. « Ce n’est pas l’avenue du Lycée »  me glisse ma grand-mère. Nous rebroussons chemin. Elle ne s’est quand même pas envolée cette avenue. Je tâte mon téléphone portable dans la poche de mon blouson. « Attends, Mémé, je vais acheter une recharge de cinq EUR pour des SMS » lui dis-je en passant devant une librairie. La vendeuse est au téléphone et n’en finit pas de crachoter dans un combiné des années 70’ aux fils entortillés. Intriguée, je jette un coup d’œil plus approfondi : l’autre combiné n’est pas plus récent. L’appareil, lourd, est également doté d’un gros cadran.

 

Quelques minutes plus tard, elle sort un ticket avec un code de recharge. Je rejoins ma grand-mère et m’apprête à entrer les chiffres du code sur le clavier de mon portable. Mon regard est attiré par la date d’émission : 12 avril 1972.

 

Il nous faut à présent retrouver cette fameuse avenue du Lycée. Ma grand-mère entre dans une boutique de prêt-à-porter pour demander notre chemin. A travers la vitrine, j’observe le vendeur mouliner des bras, ensuite tendre la main une fois à gauche puis deux fois à droite. « Comment avons-nous pu autant nous éloigner » me lance-t-elle. Nous reprenons notre quête de l’avenue. Un rond-point surpeuplé de voitures ralentit notre chemin. A chaque croisement, je pense l’apercevoir. Je propose à ma grand-mère de retourner au Lycée. Il nous servira de point de repère pour retrouver la bonne avenue. J’entre dans une station service où le préposé me rétorque ne connaître aucun Lycée dans les environs. La crainte et la fatigue nous gagnent. En haut d’une côte, l’espoir renaît. Et si, de l’autre côté, c’était notre avenue ? Un fort bruit de ressac suivi d’un grondement sourd et humide emplit l’espace : c’est une mer démontée qui se dresse au bout du chemin. D’immenses vagues grises viennent rageusement  heurter la digue, laissant une écume souillée à chaque repli.

 

Je me laisse tomber sur un banc. « Mémé, j’ai peur de la mer » dis-je en me serrant contre elle. Des larmes roulent sur mes joues. Il n’y a pas de mer à Bruxelles.

 

Doucement, ma grand-mère me prend la main. « Viens, on va essayer de retrouver le Lycée » dit-elle calmement. La furie de la mer s’éloigne, nous retombons sur la même station service, les mêmes rues, avenues et ronds-points. Nous nous rendons compte que nous tournons en rond depuis plusieurs heures. Plutôt que d’entrer dans les commerces, nous apostrophons les passants, demandant à chaque fois la route du Lycée ou l’avenue éponyme : prenez à gauche, puis tout droit, contournez le rond-point et à la station service prenez à gauche.

 

Des rires comment à fuser sur notre passage. Les passants nous reconnaissent et raillent notre incurie à retrouver un avenue ou un Lycée. Si ce ne sont des rires gras et moqueurs, ce sont désormais des silences que nous récoltons à chaque fois que nous redemandons notre route.

 

Nous nous asseyons une nouvelle fois sur un banc. Le ciel s’est assombri et une fine bruine s’entête désormais à percer nos vêtements.

 

La mer est à nouveau devant nous. Elle est figée, immense. Les vagues se sont arrêtées en plein mouvement. La mer est un océan de silence.

 

Je perçois furtivement une présence dans mon dos. Un homme s’est installé de l’autre côté du banc. Sa présence improbable me met mal à l’aise. Lasse et comme dans une supplique, je lui demande s’il peut nous aider à retrouver notre chemin.

 

« Ce que vous cherchez n’existe pas car vous n’existez pas ».

12:42 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/04/2007

Electrichienne de vie

Les camions filent double. Tintinnabulement des trams. Progressent et s’assoupissent comme portés par une séguedille sans fin. Les ruelles s’accrochent et décochent des regards en coin. Sens uniques, sens iniques, interdits, sautent-moutonnent autour de la rue Royale Sainte-Marie.

 

De guerre lasse, je me gare devant une entrée portant le sigle « enlèvement de véhicules ». La vieille porte alourdie de fer forgé me regarde d’un œil hagard. Les fenêtres succombent sous un rideau de poussière. Aucun nom accolé aux crasseux petits boutons de sonnettes. Je griffonne mon numéro de téléphone portable sur une feuille que je dépose derrière le pare-brise.   

 

Le courriel était bref : on souhaite me rencontrer à 10H30 suite à ma candidature. L’annonce, en elle-même, était succincte, mentionnant juste le niveau d’études requis et l’intitulé du diplôme ainsi que le statut ACS (Agent Contractuel Subventionné).

 

J’accélère le pas jusqu’à l’ASBL en question. L’aile droite de l’immeuble est moderne, l’aile gauche, dans laquelle je m’aventure, est vétuste. Je longe un ancien réfectoire blasé. D’improbables tables en formica patientent, résignées. Autre couloir ténébreux, des affichettes écornées se battent sur un tableau. Escalier, deuxième étage. Long couloir peuplé d’affiches, de conseils, de prospectus qui se chevauchent, punaisés à la va-vite. Aucun comptoir d’accueil. Je passe donc ma tête dans le premier bureau venu et annonce l’objet de ma visite. On me dirige vers une salle terne où trois personnes, que je suppose être des candidats, sont assises.

 

Devant nous, une rangée de vieux ordinateurs aux écrans rebondis. Les trois personnes, trois hommes, sont plongés dans la lecture d’une feuille qu’ils semblent relire sans fin. Mon voisin de gauche, un grand boutonneux, martyrise le document entre ses doigts effilés. A ma droite, deux hommes sans âge, en jeans et chaussures fatiguées, semblent ployer sous le poids de leurs épaules voûtées.

 

Une boulotte entre deux âges entre et me tend la fameuse feuille. Quelques lignes plus tard, je comprends mieux le désarroi silencieux de mes compagnons d’infortune. L’emploi s’avère être un mi-temps et le but, la rédaction d’un guide sur les métiers de l’électricité. La mission est limitée à quatre mois. Pour un salaire de misère. La première étape de la sélection pour ce malheureux CDD consiste en la rédaction d’un projet de quatre à six pages … manuscrites à effectuer hic et nunc. Un épais voile de tristesse tombe sur mes yeux. Je me sens lasse. Mes membres gourds ne répondent plus.  

14:39 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

04/01/2007

Emploisonnement

Je me noire. Du verbe "se noirer". Brisée, je me casse en moi. "Il y a chez vous quelque chose que je ne comprends pas". Moi non plus. Savonnage de planche. Le second rendez-vous dérape. Le fauteuil, en forme de grosse araignée tapie, est trop bas. L'employeur s'engouffre dans la faille de mon regard. Entre chien et loup. Prise à la gorge des questions-bastons. Mes tempes battent la chamade. Pulsent. Répulsent. La question tombe, retombe et je chute. "Vous ne pouvez donc pas me dire quel est exactement, en chiffres, mon avantage si je vous engage avec la carte Activa. Vous avez un problème ! Vous avez un problème ! Vous avez un problème ! ".

Mes lèvres brûlent, mes joues, incendiées, donnent le tempo de ma détresse. Fichée sur mon siège qui semble s'abaisser à vue d'oeil. L'auteur - des questions - prend de la hauteur. Sa voix tonne, la mienne atone.

"Il y a un problème chez vous". Chaque syllabe s'enfonce dans ma chair. Mes phalanges se contractent, cherchant mes paumes glacées.

"Bon. Passons aux tests". Quels tests ? L'épreuve n'a-t-elle pas été suffisante ?

"Recopiez ces deux factures. Il y a deux pièges. Ensuite répondez à quatres courriels en néerlandais. Enfin, vous décrirez en cinq lignes les raisons pour lesquelles vous souhaitez travailler ici. Cela me servira de test de graphologie".

Enfin seule devant un ordinateur au sourire gris.

Abîmée, touchée, coulée, noyée. L'écran, et pas le cran de renoncer à ce sort dont je ne sors pas.

22:48 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Brouillons de culture

Sous-sols cirés. On a volé mon portefeuille. Je gis gironde, plus de cran d'arrêt à la hampe du parapluie. Sans chaussures, à gros bouillons, scellée dans ces dalles dédales de cette cours.

Alarme de mon corps fiché dans ce passé.

Chant de mines, déconfites et défaîtes, je me décompose en cette fâcheuse récréation.

22:33 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/10/2006

Sables émouvants

Je ne veux pas que le noir se lève, sombre héros de mes nuits. Nuitamment les vérités sortent, délinquantes, sans dessus mais plus en dessous de tout. Boulet rouge que je tire, marquée au fer. Je ne veux plus sortir. Des heures et des jours qui balancent et puis flanchent. Je ne veux plus sortir et je n’en sors pas. Pas à pas les sables émouvants avalent goulûment des pans de temps. La vie s’enfuit. Rejoint le point de l’horizon où elle se fiche. Camisole de faiblesse. Carnet de doutes. Je ne veux plus sortir.

15:36 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

27/09/2006

Architecture du Vide

L’ascenseur grimpe jusqu’au sommet de l’immeuble. L’espace de quelques instants, je me retrouve cadre, consultant ma montre. Je tapote mon maroquin, j’éteins mon GSM. Ne vais-je pas en réunion ? Le tintement caractéristique de l’ascenseur arrivant à destination met fin à ces secondes de vaporeuse excitation de labeur inventé.

 

Une souris à la voix à peine audible, serrée dans sa taille 36, me tend une main fuyante et osseuse. Je crois comprendre qu’elle est l’assistante de Monsieur X., la personne qui va s’attabler au déjeuner de ma vie. La personne à qui je vais devoir répéter que j’ai perdu mon emploi, sans doute que j’ai eu plusieurs CDD et que, peut-être, lorsque j’avais neuf ans, j’ai doublé une année scolaire.

 

Il me demandera bien sûr quels sont mes défauts et mes qualités, pourquoi je souhaite travailler dans sa société. Immanquablement, il s’étonnera de constater que je n’ai pas retrouvé un emploi dans des délais qu’il aura décrété comme « normaux », lui qui ignore, en passant, la signification d’une carte ACTIVA mentionnée dans ma lettre de motivation.

 

Je me montrerai souriante, avalant sans ciller les piques qui font mal jusqu’à en percer l’âme.

 

C’est l’une des caractéristiques du « métier » de chômeur : l’acceptation de l’humiliation par une tierce personne. L’acceptation du viol de sa vie et de son passé. Une sorte de jugement dernier devant le Tribunal de l’Emploi, peuplé de recruteurs malsains et d’employeurs fourbes cantonnés dans leur virtualité.

 

Les entretiens entretiennent la vacuité de notre devenir. La main semble se tendre pour mieux se rétracter au-dessus du gouffre.

 

Je chute à chaque fois en silence.

 

Dans cet interminable pacte avec le Vide.

00:58 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/08/2006

Dessein inanimé

Les pales du mini ventilateur tournent à plein régime. Décolorée, lippue, les traits épais trop généreusement poudrés, la femme agite une liasse de documents froissés sous le nez du réceptionniste. La voix est rocailleuse et le français hésitant. Il est question d’allocations de chômage, d’inscription, de permis de travail et de couleur de carte de chômage. Un salmigondis administratif qui doit être quotidien à l’ONEM. J’attends que la femme ramasse un gros sac à main fatigué et ventru pour tendre ma convocation. Un agent de l’ONEM doit en effet évaluer mon activité de recherche d’emploi.  C’est le lot des chômeurs qui n’en finissent pas de demander un emploi. Demander, puis supplier.

 

On m’indique un long couloir au bout duquel attendent, en rang d’oignons, les représentants des différents syndicats. Quelques personnes tuent le temps sur de petites banquettes en moleskine. Je reconnais de loin le sigle de mon organisation. Une jeune femme accorte m’invite à m’asseoir à une petite table. Je donne mon nom qu’elle coche dans une longue liste. Je sors de mon sac à dos une pile de feuilles de plusieurs centimètres, preuve de mon activité de « sans activité » officielle : lettres de candidature, preuves d’inscription dans des sociétés d’intérim, réponses négatives d’employeurs, copie de courriels. La représentante de mon syndicat y jette un coup d’œil, puis m’explique à quoi je dois m’attendre.

 

Elle porte ma convocation dans un petit bureau et m’invite à patienter. Dix petites minutes après, un homme mince d’origine maghrébine sort d’un bureau et me tend une main ferme, m’invitant poliment à le suivre dans le dédale de l’ONEM. Un bureau dans une grande salle défraîchie habillée de cloisons. Le fonctionnaire commence par m’égrener les sanctions que je risque au cas où, à la fin de l’entretien, il jugerait que mes recherches n’auraient pas été suffisamment poussées.

 

Le questionnaire débute : carte d’identité, diplômes, permis de conduire, accès à Internet, langues parlées, parcours professionnel, méthodologie de recherche etc … Un dialogue s’instaure au fur et à mesure que je sors des preuves de mes recherches. Mon licenciement abusif, ma perte de confiance, mon désarroi, mes espoirs, mon combat devant la Justice. La personne en face de moi ne me juge pas. Il remplit son dossier, me propose des pistes, m’encourage à ne pas me décourager devant les murailles qui se dressent devant moi depuis si longtemps.

 

L’évaluation est positive et le dialogue se poursuit. Je contresigne le document. Si je n’ai toujours pas retrouvé d’emploi d’ici seize mois, je serai reconvoquée à un nouvel entretien d’évaluation. Avant de me serrer la main, il insiste sur la Carte Activa à laquelle j’ai droit. Cela devrait permettre à des employeurs potentiels de bénéficier d’avantages financiers  au cas où l’un d’eux m’engagerait. Le nom « Activa » porte à sourire dans ma situation.

 

J’enfourne ma pile de documents dans mon sac à dos. Je porte cette pile de « preuves » comme un fardeau, les stigmates de mon statut de paria de l’emploi.

17:33 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/07/2006

Juillet doute

Bruxelles caniculaire de rien se vide de ses juilletistes.  La bise s’essouffle. L’horizon vacille jusqu’à ce que tombe la nuit. Les jours gourds ploient sous le joug de cet été geôlier.

 

Maroquin sous le bras, j’avance au ralenti. La sueur perle sur mon front. De grosses gouttes de transpiration  roulent entre mes omoplates. J’aperçois le lieu. Aucune illusion. Si je suis convoquée, ce n’est que dans l’espoir de pallier à  l’hypothétique absence d’un fonctionnaire durant la période des vacances. Une demi journée, une journée, une semaine au maximum.

 

Une poignée de candidats patientent déjà dans un large patio. Un indépendant qui rame, une chômeuse et une large majorité d’étudiants. Trois mondes qui se côtoient l’espace de quelques heures. Trois univers imperméables. Les étudiants babillent, rient à gorge déployée, échangent leur trac, se font un cinéma. Pour eux, une première petite expérience professionnelle à la clef. Une superproduction dans laquelle ils espèrent un rôle de figurant. Enthousiasme et naïveté.   Je souris et réprime quelques larmes. Comme un retour à une case départ lointaine. Une période antédiluvienne qui reviendrait au galop.

 

Que fais-je là, en course pour un job d’étudiant. J’ai envie de chialer comme une môme.

 

L’appel de mon nom m’extirpe de ma torpeur : «  Vous avez bien conscience que si vous êtes là aujourd’hui, c’est dans le cadre d’un éventuel remplacement. Pour être une sorte de bouche-trou durant les deux mois d’été ? »  m’annonce mon interlocuteur. « Je tiens à vous dire qu’il n’est nullement question d’un CDD ou d’un CDI » trouve-t-il utile de rajouter.  

 

Fin des tests. Fin du dernier entretien : « Tenez vous prête au cas où l’on vous appellerait. Merci d’être venue ».

 

Bouche-trou estival. Au fond du trou le reste de l’année.

 

Ainsi s’écoule et coule la vie d’un chômeur.

14:52 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/06/2006

Patience dans l'usure

Paresse dans la touffeur des prémisses de l’été. Mon regard se fige sur le parc alangui. Torpeur chaleur suintée de doutes. Vrombissement du soleil. Gloussement des tourterelles. A tire d’elles mes ailes, depuis longtemps sont repliées. En rade. En marge. J’émarge sans émerger du chômage. Le temps tentacule s’enroule autour de mon destin aux contours flous. Tentatives avortées, avorton d’horizon. Envies d’abandon. Demandeuse d’emploi qui ploie.

 

Demandeurs d’emploi. Qui va nous répondre ? Chercheurs d’emploi. Qu’allons nous trouver ? Chômeurs. C’est quand qu’on va où ?

 

Grève des transports en communs. La voiture tangue dans les virages, je me laisse bercer par la houle du moteur dans les tunnels bruxellois. La tête contre la fenêtre. La fraîcheur de la vitre contre ma tempe. 8h30, direction les Job Days, avenue Louise. Première édition de ce salon. Sorte de « speed-dating » pour décrocher un entretien auprès d’une entreprise qui se présente. Mes curriculums vitae sous le bras. La foule se presse. Derrière de petites tables, l’employeur potentiel attend le client demandeur d’emploi. Les files se forment pour pouvoir deviser avec le représentant d’une entreprise. Cinq minutes pour convaincre, pour accrocher un regard, marquer des points sur les prédécesseurs et les suivants. La salle est engorgée. Aucune fonction ne semble me correspondre. Qu’importe, presque machinalement, je m’installe devant mon interlocuteur. Parler de moi, de ce que je sais faire, de ce que je veux faire, de ce que je peux apporter.

 

Forcer un destin qui se refuse inexorablement à moi.   

 

Certains prennent mon curriculum vitae du bout des doigts, d’autres me le demandent par politesse. La détresse doit être devenue palpable au fil des heures. D’autres esquivent mon regard pour ne pas s’en emparer. Je ne suis pas ingénieur, coiffeuse, informaticienne, programmatrice. Dans un élan de désespoir, je tenterais bien ma chance comme chauffeur ou dispatcher. Un call-center ferait mon bonheur. Je quitte la salle surchauffée, bousculée, empêtrée dans les files, étouffée par ce brouhaha gluant que renvoient les murs.

 

Dehors, la file s’étire. Groggy, je reste sur le trottoir. Une personne me hèle, j’entends mon prénom. Une fois. Deux fois. Je reconnais de loin X. Nous avons fait une partie de nos études ensemble. Elle sort de la foule pour me claquer la bise. Elle se rend aussi au salon. Elle a aussi perdu son emploi. Elle me questionne sur ma présence. Je mens : je suis venue ici juste en visite. Je noie le poisson. Je me perds dans son eau trouble.

 

15:03 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

25/05/2006

Dans un grand vent de leurres

Les sommeils sont lourds, hachés de flashs, de dérives de rêves, de noires zones d’ombres, nuit paradoxale, entre Nacht und Nebel d’un réveil cotonneux. Nuits nauséeuses, journées poisseuses. Le chômage cambriole la vie, secoue les nuits de sourds cauchemars.    

 

Grosse société. Bureaux implantés sur différents sites à Bruxelles et en Belgique. Donc, grosse machine recruteuse. Quelques semaines après avoir postulé pour une fonction qui semble dans mes cordes, le téléphone retentit. Objectif : un entretien dans les bureaux dédiés au recrutement suivi de tests psychotechniques. Le mot me fait frémir.

 

Je me plonge néanmoins dans quelques bouquins censés m’aider à déjouer les pièges de ces fameux tests d’entreprises : suites de chiffres, de dominos, de cartes à jouer, de figures plus compliquées les unes que les autres. Vérifications d’additions, de soustractions, de divisions, résolutions de problèmes qui me semblent tout droit revenus du lycée. La baignoire qui fuit, les trains qui se croisent et l’âge du capitaine.

 

Tout petit matin au centre de Bruxelles, bousculade de voitures, impolitesse des faufilades, agités du volant, prise dans les flots houleux des véhicules qui mènent au labeur, j’avance, devenue étrangère à ce monde des lève-tôt.

 

Je m’annonce, emprunte l’ascenseur jusqu’à l’étage « Ressources Humaines ». Deux mots qui me font sourire jaune.

 

La personne qui m’ouvre la porte de ce département, m’invite à patienter dans la fameuse salle des « tests » : vaste pièce habitée par une multitude d’ordinateurs chagrins. A quelques mètres de moi, une femme, manteau et foulard toujours sur les épaules attend, le regard perdu entre les touches d’un clavier.

 

Mon interlocutrice apparaît. La poignée de main est peu chaleureuse, le regard distant. Elle s’arme d’un stylo, d’une feuille, pose mon curriculum vitae devant elle. Commence un interrogatoire policier qui durera une heure et demie. Mon cerbère d’une matinée souhaite reprendre mon parcours depuis … l’école maternelle, traquant le moindre date qui lui semble suspecte. « Vous avez doublé une année en 3ème primaire, pourquoi ? ». Un fait qui remonte à environ 30 ans. Mon enfance est passée au crible. Comme jugée, malmenée. Inquisition au lointain pays des rires et des larmes, de l’odeur de la colle et des colles, du goût des sanglots qui remontent dans la gorge, de la main de ma grand-mère qui serre la mienne en une étreinte protectrice devant les grilles de l’école. Les questions n’en finissent pas de finir.  « Pourquoi avez-vous choisi tel type d’études ? Pourquoi avez-vous eu un CDD là ? Pourquoi avez-vous quitté X, pourquoi avoir choisi Y … ».

 

Je suis soumise à la question. Je garde ma contenance. Mais pourquoi faut-il subir ce type d’humiliations pour travailler ?

 

La souris en face de moi reste imperturbable, ses yeux en boutons de bottine me fixent sans ciller. Méthodique, sadique.

 

Après avoir fouillé ma vie, ma geôlière se lève, me montre la porte, puis, d’un coup de menton, m’indique la salle des tests. Me voici devant un écran, prête à démarrer une batterie de tests plus loufoques les uns que les autres qui décideront de mon aptitude à une éventuelle fonction. A l’autre bout de la salle, la même personne pousse de longs soupirs d’impuissance devant sa machine. Le manteau et le foulard toujours sur le dos. Dans le coin supérieur droit de l’ordinateur, un compte à rebours. A l’aise Blaise.

 

J’ai enfin achevé. Je sors de la pièce, la commissaire n’est pas dans son bureau. Je sors du bâtiment. Il est 12h45, les passants s’agitent.

 

C’est la pause déjeuner pour les gens qui travaillent. Ma pause à moi, elle est si longue …  

11:26 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

12/05/2006

Le soleil et l'amère

En avril, l’emploi ne tient qu’à un fil. Voilà qui me donne du cœur au ventre pour mon nouveau rendez-vous. Cette fois-ci, direction Namur. Un vendredi en fin de matinée mâtinée de quelques rais de belle lumière. Deux, trois caravanes, un chauffeur à casquette et je me dis que je pourrais très bien dépasser Namur et prendre la route des Ardennes. Les chômeurs ne sont-ils pas des touristes de la vie ?

 

Rendez-vous dans une société un peu en dehors du joli centre namurois. Le petit immeuble de briques rouges est situé  non loin d’une voie de chemin de fer. Je me parque de l’autre côté de la route. Une bonne vieille baraque à frites chuchote ses odeurs de graisse et de saucisses.

 

Je m’annonce, on me fait patienter. Mon interlocuteur arrive d’un pas précipité. Agité, comme un PDG de multinationale souhaitant expédier les affaires courantes. Costume cravate, chemise qui sort légèrement du pantalon. La mèche de cheveux, trop longue et légèrement grasse, retombe mollement sur le front. Il ne sait manifestement pas par quel bout prendre l’entretien. Je commence par essuyer une rafale de questions sur mon parcours professionnel pendant qu’il torture nerveusement mon curriculum vitae, découvrant des doigts aux ongles rongés jusqu’au sang. Mon regard se fige sur le bout de ses doigts boudinés qu’il porte frénétiquement à sa bouche. J’en perds, durant de longs instants, le fil de ma pensée. J’ai envie de me lever et de fuir. Mais les questions, désordonnées, fusent : « Comment vous définiriez-vous en tant que personne, quels sont vos défauts, pourquoi n’avez-vous eu qu’un contrat à durée déterminée chez X, pourquoi êtes-vous depuis si longtemps au chômage, comment effectuez-vous une recherche sur Internet, si je vous dis ceci, que me répondriez-vous, pourquoi souhaitez-vous venir travailler à Namur, n’avez-vous rien trouvé à Bruxelles et pourquoi, ça vous dérangerait de ne pas être bien payée, aimez-vous le train … ». 

 

L’entretien, dénué du moindre fil conducteur, m’agace. Aux silences succède une logorrhée verbale entrecoupée de brefs épisodes de « rongeage » d’ongles – ou du moins ce qu’il peut en rester – en règle. Mon interlocuteur se rejette vivement en arrière de son siège et m’apprend, après ¾ d’heure de cet entretien hallucinant, qu’il n’est pas sûr de pouvoir engager quelqu’un à temps plein. Puis, m’annonce que les salaires à Namur sont moins élevés qu’à Bruxelles, qu’il n’y a aucun avantage extra légal ni remboursement de frais de déplacement.  Mon interlocuteur s’éclipse ensuite durant près d’1/4 d’heure.

 

 Attente douloureusement interminable et stérile. Mes jambes seraient prêtes à s’enfuir, ma tête m’intime de rester. A son retour, il me fait comprendre, en restant debout, que la séance est finie. C’est vrai : il est 12H30 … « Je vais réfléchir, puis je vous recontacterai éventuellement » seront ses derniers mots.

 

« Demandeur d’emploi » est un « job » bien ingrat. Qui d’autre peut-on aussi facilement rouler, flouer, mépriser qu’un chômeur ?   Qui d’autre peut-on ainsi baratiner sans scrupules ? Qui peut-on faire aussi aisément déplacer, patienter, humilier, narguer puis remballer, si ce n’est qu’un chômeur accroché à son fol espoir de rejoindre le monde du labeur.

15:49 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

09/05/2006

La Porsche rouge

Un jour dans le Hainaut, une entité qui jouxte Charleroi. La pluie - ou plutôt un crachin serré et lourd - s’est une nouvelle fois invitée à bord de mon nouveau voyage au bout de ma quête de l’inaccessible emploi.

 

Un matin, un courriel. Une personne a noté mes coordonnées qui gisaient sûrement sur un quelconque site spécialisé, de ceux qui vous promettent de trouver, en quelques clics, le job de votre vie. Gigantesque miroir aux alouettes ou, plutôt, aux pigeons.

 

Bref, j’apprends que cette personne souhaite créer une nouvelle société, avec un concept révolutionnaire et dont le siège serait implanté quelque part entre Mons et Charleroi. Cette personne m’annonce qu’elle recherche, pour débuter, trois personnes d’expérience aux profils très différents qui seront amenées à être des piliers dans leur secteur. Alléluia. On semble avoir jeté son dévolu sur moi.

 

L’entretien téléphonique est rondement mené, rendez-vous est rapidement pris.

 

Je navigue donc sous ce ciel opaque et son immense rideau de bruine qui s’abat sur le pare-brise. La chaussée se déroule comme un gros serpent d’une gluante paresse. « La maison est très à l’écart du centre du village, mais vous verrez, il y a une Porsche rouge devant l’entrée » m’avait annoncé la personne.

 

Je tourne comme une toupie dans ce Hainaut profond, glabre et détrempé. Un café esseulé, ma chance. Relents rances et tabac froid. Quelle est la vie, le destin, les peurs et les joies de cette personne accoudée au comptoir qui m’indique avec force gestes l’itinéraire à suivre. Des questions qui m’enveloppent comme une chape de plomb. J’éteins la radio. Pour mieux percevoir le frottement des essuie-glaces. La route est étroite, les maisons s’éloignent, des prés à perte de vue. Drôle d’endroit pour une rencontre. Je souris.

 

Sous le porche, la Porsche. Rougeoyante. Comme déposée par inadvertance dans ce lieu improbable. « Non, ce n’est pas ma maison, en fait, je l’occupe quand je suis ici pour travailler »  me précise la personne. Près de deux heures de discussions, le projet me plaît et mon interlocuteur semble apprécier mon enthousiasme et mes connaissances. Coups de fil quelque part en France pour une question de salaire et de contrat. Je jubile en silence. Je refoule les pensées négatives qui parasitent cet instant de bonheur : la société n’existe que dans l’imagination de mon interlocuteur … Poignée de mains, il promet de me recontacter dans quelques jours, puis de nous revoir.

 

Les quelques jours passent. Et mes espoirs trépassent. Je téléphone, mais les choses traînent. La personne me dit rencontrer de nombreux décideurs wallons et me « tiendra au courant ». Atermoiements. Je multiplie les courriels, dont les réponses, avec les semaines, s’estompent. Je n’aurais plus aucune nouvelle.  Expérience surréaliste.

 

Pour y croire, il faut vivre dans le monde flou des sans-grade qui peuplent la vaste plaine de la « Chômagie ».     

14:55 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

04/05/2006

Des clics et des claques

Mai. Faites du Travail. Week-end calmissime. Entre cerisiers du Japon et brins de muguets. Ephémères.

 

Brabant wallon, petite ville cossue, propre et bien pensante. Mon curriculum vitae est arrivé chez cette personne. En quelques clics. De bouche à oreille : un peu sensuelle, cette démarche me charme, quelque chose de charnel. SMS, appel, courriel, je repars, espoirs sous le bras. Pas trop de candidats.

 

Petit immeuble à la dégaine négligemment bourge de ce Brabant wallon  décoré joliment.

 

Premier niveau, deuxième niveau à la dégaine étroite, bureaux embarrassés de papiers. Sempiternel rituel, je « vends » mon savoir-faire, mon expérience et ma « flamme ». Je m’adapte à la politique salariale de l’entreprise, comprenez : je n’ai aucune exigence financière particulière. Comment en aurais-je ?  Comme d’habitude, la personne en face de moi se la joue, sûre d’elle, en position de force, un brin sarcastique, désabusée, omnipotente, petit caporal. La cohorte de petits gestes et attitudes minutieusement révoltantes.

 

Retour au premier niveau. La personne me serre vaguement la main, le regard fuyant, l’attention déjà tournée volontairement vers un autre interlocuteur. Je n’existe déjà plus.

 

Cette personne ne verra manifestement pas l’utilité de descendre la dernière volée d’escaliers avec moi. Ses ultimes mots – « merci d’être venue » – aussitôt accompagnés d’une poignée de main molle me replongent dans mon cauchemar. Aujourd’hui je reçois ces deux lignes : « Ce petit mail pour vous informer que je ne pourrai donner suite à votre candidature.  Je vous souhaite bonne chance dans votre recherche d’emploi ».  

01:10 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

21/04/2006

Chô-meurt 

Dans le mot "chômeur", il y a - insidieusement - le verbe "mourir". Et puis on discerne "âge", dans "chômage". Le chômeur qui a de l'âge a beaucoup de "chances" de s'éteindre dans son cercueil d'exclusion.

Pressée, jetée, rejetée, oubliée, oppressée, culpabilisée, ignorée.

Dans ce monde paradoxalement peuplé d'euphémismes, mieux vaut "s'éteindre des suites d'une longue maladie" que de "mourir du cancer". Dans un registre beaucoup plus joyeux, on ne dira pas que Madame X est "enceinte", mais bien qu'elle "attend un heureux événement". Comme si le cancer ou la grossesse étaient contagieux.

Il en va de même dans le cas du chômage. Monsieur ou Madame Y sont des "demandeurs d'emploi". C'est tout de suite plus agréable à l'oreille. Moins culpabilisant. Plus rassurant.

Je "chô-meurs" à petit feu ...

 

00:07 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

18/04/2006

Une semaine en enfer

Elargir les créneaux et les horizons disais-je : me voici donc à embrasser le monde de la vente. Le commercial, voilà bien un secteur où l’on ne chôme jamais. Fonce Alphonse, je me jette sur les rubriques « sales » et écume à nouveau les sites d’emploi bille en tête.

 

Quelques heures plus tard, l’enthousiasme en prend un coup. 98% des offres requièrent une expérience, forcément réussie, dans le domaine de la vente doublée, si possible, d’une connaissance du secteur. Trois réponses négatives douchent mes nouvelles velléités commerciales. L’inspecteur ne renonçant jamais, je repars à l’assaut, jour après jour. Mardi matin : petit miracle, une société nouvellement implantée en Belgique recherche des attachés commerciaux. Plus que des commerciaux chevronnés, ce sont des talents et des personnalités qu’ils pistent. Bingo ! me dis-je intérieurement. Hop, le courriel accompagné du CV part dans les minutes qui suivent.

 

Mercredi, 12h11 : la sonnerie de mon GSM retentit. Je suis convoquée à une séance de sélection le lendemain à 17h30. Un sentiment diffus d’espoir m’envahit. La dernière convocation à un entretien d’embauche remonte à plus ou moins deux mois. J’arrive sur place ½ heure à l’avance. Je patiente dans la voiture et, pour tromper l’attente et la nervosité, je me lance dans un jeu sur mon téléphone portable. Arrivée sur place, je m'assieds à côté d’un autre candidat, débarqué, lui aussi, en avance. Echanges de propos. J'apprends que mon interlocuteur-concurrent est un commercial pur jus qui souhaite passer du statut d’indépendant à celui de salarié. Et surtout, qu'il est financièrement aux abois ... La salle se remplit au fil des minutes. Plus de 40 personnes s’y entassent lorsque plusieurs Managers prennent la parole pour présenter la société et les produits. Après avoir rempli un questionnaire, c’est à chacun de faire une présentation de son parcours, de ses motivations et de répondre aux questions qui fusent, sans se démonter. L’exercice est périlleux et stressant. Et il déterminera la suite des événements. Les six personnes qui sont amenées à s’exprimer avant moi sont des commerciaux qui ont roulé leur bosse dans de grosses sociétés. Ils jonglent avec le jargon approprié, « vente en entonnoir », « one shot », « V1 » et j’en passe. A l’annonce de mon nom, le pouls s’accélère, les mains se couvrent de transpiration, je me lance pendant de longues minutes, je me livre, soignant la gestuelle, l’intonation de la voix et l’élocution. Répondant au feu des questions. Je dois forcer le destin.

 

La séance est levée. On me serre la pince. Et la sempiternelle phrase de tomber : « Merci d’être venue, on vous recontactera » … Le feu aux joues, j'attends de longues minutes dans la voiture, les mains encore légèrement moites.

 

Vendredi, 13h30 : le téléphone sonne, je reconnais le numéro. Mon cœur bondit dans ma poitrine, c’est eux, ils me rappellent ! La phrase magique résonne, « nous serions heureux de travailler avec vous ». J’ai envie de hurler mon bonheur, que tout le monde entende ces mots, que la pièce soit un porte-voix géant et que Bruxelles se gorge de cet écho.

 

J’ai le week-end pour apprendre 12 pages d’un argumentaire de vente par cœur. Lundi, mardi, mercredi : formation au produit. Il s’agit de technologie. De 8h30 à environ 19h00 dans les locaux, niveau -1. Locaux neufs, dénudés, clim en panne. Aucun ordinateur à l’horizon, aucune fourniture de base : papier, stylos. Juste quelques petits téléphones basiques aux cordons entortillés habillent les tables. Nul signe de contrat en vue. C’est donc en toute illégalité que mes quatre autres acolytes et moi-même occupons ces lieux déserts. Seules quelques bribes nous parviennent : 900 euros de salaire fixe mensuel, soit le minimum fixé par la loi. La voiture de société annoncée dans l’offre d’emploi semble fantôme. Même sort pour le téléphone mobile : seule une carte SIM serait accordée selon des critères stricts : 300 minutes par mois qui seront seulement utilisées pour joindre collègues et managers qui partagent les mêmes premiers chiffres de l’opérateur. Tout autre appel sera facturé à l’employé. Pas question, donc, de prévenir un client d’un éventuel retard ou d’un report de rendez-vous à moins d’effectuer l’appel à nos frais. Etant donné que seule la carte SIM est fournie, prière aussi de faire l’acquisition d’un nouvel appareil ou de dédier le nôtre à la société, soit de 8h00 à 20h00 voire davantage même sans affinité.

 

Jeudi. Rendez-vous est fixé à 8h00. Objectif : être lancé dans le grand bain. Toujours sans contrat, sans assurance ni couverture sociale. 

 

Poignée de main, on me désigne une place, on m’avance un minuscule appareil téléphonique, on dépose devant moi les Pages Jaunes de l’annuaire et un argumentaire téléphonique à ânonner. Je tombe des nues : il nous faut ainsi appeler le tout venant. La société ne dispose donc d’aucun fichier, d’aucune base. Autre « surprise » : impossible d’appeler les renseignements nationaux, ni les numéros de GSM depuis les mini téléphones. Tout a été verrouillé.  Nous sommes cinq, presque côte à côte à devoir passer des coups de fil dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous sous l’œil d’un Manager-cerbère. La fliquette note les prénoms des « délégués marketing » - notre nouvelle appellation – ainsi que les performances téléphoniques de l’heure écoulée : nombre de coups de fil, de décisionnaires en ligne et de rendez-vous arrachés. Remontage de bretelles en règle en cas de moindre performance. Après 7 heures de session « phoning », je suis lessivée. La moquette épaisse, le manque d’air, la luminosité artificielle ont raison de ma tête. Les doigts, les pieds et les jambes ont doublé de volume.

 

Vendredi. Je dois rejoindre un Manager chevronné boulevard du Midi. L’homme, sûr de sa faconde et de son talent est certain de « signer le client » qu’il a déjà démarché à plusieurs reprises. Assise à ses côtés, je l’observe à la tâche. Le client potentiel l’écoute d’une oreille peu attentive et décroche à plusieurs reprises son téléphone, saucissonnant ainsi les envolées de notre Manager qui ne se démonte pas. Il tente de forcer une décision, d’arracher un « oui » libérateur, synonyme de commission. Le client plie parfois, mais ne cédera pas. Le Manager se prend un bon vieux râteau. Direction chaussée de Mons. Le Manager a obtenu de haute lutte un rendez-vous voilà quelques jours. Arrivé sur place, il se prend une autre veste : la personne qui devait le recevoir n’est tout simplement pas présente.  Retour boulevard du Midi, où il me dépose à ma voiture. Ma tâche : faire de la prospection dans le centre. Dans leur jargon, de la « pross » signifie entrer dans toutes les boutiques, restaurants, tavernes, fleuristes, bref, tout ce qui porte enseigne commerciale afin d’y prendre une carte avec, si possible, le nom du gérant ou du directeur. Et, surtout, de démarcher le client potentiel. Lundi, attachée commerciale, vendredi, démarcheuse en rue. La plante des pieds en feu, j’entre dans une brasserie quand le son d’un SMS retentit : la fliquette de la veille me demande où je suis, ce que je fais et où j’en suis. Et là d’apprendre qu’il me faudra récolter au moins 40 cartes et qu’une réunion aura lieu de 18h00 à environ 20h00 au bureau. J’arpente donc plusieurs rues, entrant et ressortant des magasins qui se présentent sur mon chemin. Et ce, au rythme des SMS de la fliquette. 17h00, 22 cartes de visite au compteur et quasiment autant de regards désapprobateurs, de vendeuses énervées ou de gérants pas intéressés. Retour à la voiture où m’attend un PV pour dépassement de temps – une poignée de minutes – du ticket horodateur.

 

18h00, veille de week-end de Pâques, réunion. Chaque « vendeur » - puisque c’est bien ce que nous sommes – est sommé de présenter ses cartes de visite qui seront recomptées par la fliquette. Le clou : la fliquette date et signe chaque carte afin d’être sûre qu’elles ne pourront plus être réutilisables ultérieurement. Bienvenue en Absurdistan. Ultimes ordres avant de lever le siège : chercher et imprimer 250 adresses via le site Infobel et  maîtriser par cœur les 12 pages de l’argumentaire de vente. Au fait, si vous n’avez pas Internet chez vous, il vous faudra passer quelques heures – à vos frais bien sûr – dans un cyber-café. Le tout pour mardi matin, 8h00.

 

Je reste prostrée au volant de ma voiture. Incrédule. Rincée. Le boulot qui allait me redonner goût à la vie et en changer son cours est un cauchemar éveillé. J’aurai en fin de compte « travaillé » gratis pro deo pendant une semaine et selon des horaires contraires à la loi. J’aurai « travaillé » en toute illégalité, sans contrat, ni attestation ni couverture sociale. Enfin, j’aurai dépensé plus de 120 euros en une semaine pour « travailler ».

 

La pluie a cessé. Un pâle soleil d’eau se couche au fond de mon rétroviseur.           

15:27 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

27/03/2006

Inter rimes

C’était encore au temps où Bruxelles cachetonnait les 3 et 26 de chaque mois. Excursion dans le centre-ville. Agences d’intérim, marchands d’emplois, usines de « fast-work » et de personnel jetable.  Je pousse la porte de la troisième agence de la matinée. Arrêt au comptoir : deux perruches jacassent fort en flamand puis gloussent de rire, ignorant ma présence.

 

« Bonjour, je viens pour ouvrir un dossier d’inscription »  osais-je. « Vous êtes bilingue ? » lance l’une d’elles. « Non, mais je me débrouille en néerlandais » … Drôle de trialogue. Silence ennuyé. « Alors nous ne pouvons pas vous inscrire » lance la seconde perruche dans un grand roulement de ‘r’.

 

Je prends la porte, j’aurai bien voulu la démonter, tout comme ce comptoir ridiculement haut et large. On connaissait le délit de sale gueule, voici le délit de francophonie.

 

Comme on dit, il faut élargir son créneau. J’élargis et j’en descends la hauteur de plusieurs crans. Un diplôme d’études supérieures et quatorze années d’expérience au niveau belge et international semblent davantage un boulet qu’un gage d’éclaircie.

 

Allons-y donc pour un emploi d’agent dans un call-center. Au téléphone, l’agence d’intérim me parle d’un contrat à durée indéterminé en vue (un bon vieux CDI), d’un salaire attractif et d’un lieu de travail bien desservi par les transports en commun. Quelqu’un de l’agence sera sur place pour me guider.

 

Evere, 9H00 du matin. Personne pour m’accueillir. Les candidats sont dirigés vers la cuisine de la société. Derrière les vitres, des rangées de minuscules bureaux séparés par des cloisons. Un téléphone, un ordinateur et une chaise se battent dans cet espace exigu. Présentation devant les autres candidats au call-center puis exercice de lecture et d’impro devant tout le monde. Des jeunes, des moins jeunes, des diplômés en rade, des non-qualifiés, des vieux routiers de l’intérim. Ceux qui seront retenus débuteront la formation aux produits (il s’agit de filer des abonnements à des particuliers) deux heures plus tard pour être opérationnels dès le lendemain matin. Mini salaire fixe et travail sur base de commissions. Pas de CDI mais des contrats à la semaine. Du travail en shift jusqu’à 21 heures et le samedi.  

 

Fin de la séance. J’apprends que je fais partie de ceux qui ont « la chance » de pouvoir commencer à l’instant. Ais-je envie d’asseoir ma vie à cette petite table ; ais-je envie de tenter de fourguer des abonnements toute la journée à des gens qui n’ont sûrement comme seul souci que de voir s’écourter un coup de fil indésirable ; ais-je envie d’être un numéro ou une feuille de statistiques ; ais-je envie de ne pas savoir de quoi la semaine prochaine sera faite …  

17:11 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

23/03/2006

Le marchand de glace

Deux jours de printemps déjà. Chants arrogants et monotones des tondeuses à gazon, cris monophoniques du marchand de glace. Ce matin, quatre factures au courrier. Au moins, le téléphone, la redevance télé, l’assurance vie privée et le GSM ne m’oublient pas. Ce sont bien les seuls qui ne m’ont pas tourné le dos en ces temps pas tentants de disette d’emploi. Disette d’emploi, dizaine d’ « amis » perdus. Ou quand les talons plaisent davantage que les pointes. Avec qui se jeter un godet et éclabousser ce printemps d’éclats de sourires ? Plutôt que resto, restes au lit.

 

Des centaines de bouteilles à la mer depuis deux ans. Que des vaguelettes de regrets postés au fil du web. Pas le temps, pas la peine, pas l’envie. La différence écarte, l’indifférence tue.

 

Spontanées, motivées, acharnées, policées, les candidatures restent, pour la plupart, en devenir. Suspendues au gré d’un clavier, la grosse touche « delete » pressée d’être pressée. Ou chiffon de papier jeté d’encre. On s’ancre dans la routine du temps qui se ressasse.  

15:10 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/03/2006

L'être morte

Elle crin la lettre

Où les mots se superposent

Pas mannequin

Employeurs fossoyeurs

Numéros impairs et passent

Impasse ou

La tentation d'inexister

00:33 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Male Venuta

 

Fol espoir poisseux

Poignant tachycardant

Mes paumes moites glissent

Sur le volant

Embûches qui se consument

Dans l'habitacle de cet instant

Où le coeur s'en bat les tempes

S'emballent s'empoignent s'empalent

Molle poignée de main

Merci d'être venue

00:28 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/03/2006

Arrête ton Charleroi !

Les gouttes de neige fondante s'écrasent mollement sur le pare-brise. Route de Mont-Saint-Jean, miroir humide. Autoroute de Paris, embranchement de Charleroi.

Je relis mentalement le courriel m'enjoignant d'envoyer mon curriculum vitae, je me repasse la conversation avec la personne qui me fixe rendez-vous en cette mi-février à Charleroi. Mes mains moites glissent nerveusement sur le volant. Typique, cette transpiration froide et gluante. Comme une débutante qui, haletante d'angoisse et d'espoir, se rue à son premier rendez-vous d'embauche. Sortie de l'ennui, du mutisme, de la révolte et du sommeil du non-emploi par la magie de quelques mots, une heure, une adresse. Quelqu'un m'attend, veut m'entendre, souhaite me voir. Pour me comparer, m'évaluer, me questionner. Eventuellement pour me sélectionner.

Au suivant.

Un entretien et des tests plus tard. Pas de la porte. Merci d'être venue, on vous recontactera.

15:35 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

21/02/2006

Cauchemâge

La vie, l'envie, la mort. Cauchemar, cauchemarre de tout, j'en ris. Cauchemar de ce marchandage de vie qui subodore la mort, j'envie

J'en vis pas de ce cacheton dont je remords ma vie. Un Je sans enjeu qui fausse la donne.

Sur ma chique, sur mon âme, je mords. Film de la file, fille dans l'attente.

Syndicat grave Docteur.

Pincée de peine, c'est capital et pas la peine de pleurs en choeur.

Mon coeur qui bat et qui lanterne sans lueur.

13:57 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

19/02/2006

Une carte qui a du cachet

Les femmes et les enfants d'abord ? Non, les femmes et les hommes séparément. Rangée de guichets. Deux pions pour un cachet: le premier vérifie votre nom dans une liste longue comme mon bras, l'autre attend le feu vert du premier pour aposer un mini tampon sur votre carte de pointage. On n'est pas trop de deux pour effectuer cette tâche ...

L'ONEM (le pendant de l'ANPE en Belgique) organise des rangées de chômeurs mais ne souffre pas de chômeurs dans ses rangs.

Deux fois par mois, les 3 et 26, on se levait donc pour aller "pointer". A défaut de se lever pour aller travailler. Mais au moins, le réveil sonne de bonne heure, on se frotte dans les transports en commun à celles et ceux qui vont bosser. Embouteillages, klaxonnades, c'est tout bon. Ceux qui doivent aller pointer l'après-midi sont floués. On les ampute de la bousculade euphorique du matin-turbin.

Emportée par la foule ? Un peu. Pas par la file. Longue, figée, silencieuse, résignée, seule, obéissante, stagnante.

Même le gosse qui se roule sur le sol, qui court, qui crie n'attire aucun regard. Le bébé qui pleure, babille ou s'agite n'arrache aucun sourire. Seules les mélodies des GSM accaparent brusquement l'attention de leurs propriétaires. Comme sorties de leur torpeur par l'effet d'une sonnerie de plus ou moins mauvais goût.

9H00 pétantes, un petit signe d'un guichetier secoue la file qui s'ébranle lentement. La première personne de chaque file s'avance armée de sa carte d'identité et de sa carte bleue, sésame pour obtenir ses allocations en fin de mois. Attention, il existe aussi des cartes blanches, vertes ou oranges ! la couleur dépend de la façon dont vous chômez et de votre âge. Si vous avez plus de 45 ans, donc dans la force de l'âge, on vous considère comme chômeur "âgé".

Au fil des files, certains visages me sont devenus familiers sans pour être autant sympathiques. La première fois que j'ai dû faire la file après mon licenciement, je regardais tour à tour le bout de mes chaussures et le sol après m'être engouffrée comme une voleuse dans le bureau de chômage. Peur d'être reconnue, surtout en plein centre ville. Gêne. Souffrance. Détresse.

Les visages sont fermés, les regards s'évitent ou se vident. Quel est le destin de chacune de ces femmes encartées. Pourquoi, comment ...

23:19 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |