27/03/2006

Inter rimes

C’était encore au temps où Bruxelles cachetonnait les 3 et 26 de chaque mois. Excursion dans le centre-ville. Agences d’intérim, marchands d’emplois, usines de « fast-work » et de personnel jetable.  Je pousse la porte de la troisième agence de la matinée. Arrêt au comptoir : deux perruches jacassent fort en flamand puis gloussent de rire, ignorant ma présence.

 

« Bonjour, je viens pour ouvrir un dossier d’inscription »  osais-je. « Vous êtes bilingue ? » lance l’une d’elles. « Non, mais je me débrouille en néerlandais » … Drôle de trialogue. Silence ennuyé. « Alors nous ne pouvons pas vous inscrire » lance la seconde perruche dans un grand roulement de ‘r’.

 

Je prends la porte, j’aurai bien voulu la démonter, tout comme ce comptoir ridiculement haut et large. On connaissait le délit de sale gueule, voici le délit de francophonie.

 

Comme on dit, il faut élargir son créneau. J’élargis et j’en descends la hauteur de plusieurs crans. Un diplôme d’études supérieures et quatorze années d’expérience au niveau belge et international semblent davantage un boulet qu’un gage d’éclaircie.

 

Allons-y donc pour un emploi d’agent dans un call-center. Au téléphone, l’agence d’intérim me parle d’un contrat à durée indéterminé en vue (un bon vieux CDI), d’un salaire attractif et d’un lieu de travail bien desservi par les transports en commun. Quelqu’un de l’agence sera sur place pour me guider.

 

Evere, 9H00 du matin. Personne pour m’accueillir. Les candidats sont dirigés vers la cuisine de la société. Derrière les vitres, des rangées de minuscules bureaux séparés par des cloisons. Un téléphone, un ordinateur et une chaise se battent dans cet espace exigu. Présentation devant les autres candidats au call-center puis exercice de lecture et d’impro devant tout le monde. Des jeunes, des moins jeunes, des diplômés en rade, des non-qualifiés, des vieux routiers de l’intérim. Ceux qui seront retenus débuteront la formation aux produits (il s’agit de filer des abonnements à des particuliers) deux heures plus tard pour être opérationnels dès le lendemain matin. Mini salaire fixe et travail sur base de commissions. Pas de CDI mais des contrats à la semaine. Du travail en shift jusqu’à 21 heures et le samedi.  

 

Fin de la séance. J’apprends que je fais partie de ceux qui ont « la chance » de pouvoir commencer à l’instant. Ais-je envie d’asseoir ma vie à cette petite table ; ais-je envie de tenter de fourguer des abonnements toute la journée à des gens qui n’ont sûrement comme seul souci que de voir s’écourter un coup de fil indésirable ; ais-je envie d’être un numéro ou une feuille de statistiques ; ais-je envie de ne pas savoir de quoi la semaine prochaine sera faite …  

17:11 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

. C'est tres difficile de laisser des commentaires face a tant de detresse. Comme je l'ai deja dit dans un autre commentaire, je la comprend dans une certain mesure (il faut vivre les situations pour vraiment les comprendre). J'ai moi-meme cette crainte du chomage. Meme si je n'y ai jamais ete et que je ne suis pas menace dans l'immediat, je ne vois pas un CDI venir a l'horizon, alors apres 10 de vie a travailler, ca inquiete quand meme.

Je vais terminer en vous disant que c'est tres bien ecrit, l'emotion transpire, suinte hors du texte.

Écrit par : Genorb | 30/03/2006

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