18/04/2006

Une semaine en enfer

Elargir les créneaux et les horizons disais-je : me voici donc à embrasser le monde de la vente. Le commercial, voilà bien un secteur où l’on ne chôme jamais. Fonce Alphonse, je me jette sur les rubriques « sales » et écume à nouveau les sites d’emploi bille en tête.

 

Quelques heures plus tard, l’enthousiasme en prend un coup. 98% des offres requièrent une expérience, forcément réussie, dans le domaine de la vente doublée, si possible, d’une connaissance du secteur. Trois réponses négatives douchent mes nouvelles velléités commerciales. L’inspecteur ne renonçant jamais, je repars à l’assaut, jour après jour. Mardi matin : petit miracle, une société nouvellement implantée en Belgique recherche des attachés commerciaux. Plus que des commerciaux chevronnés, ce sont des talents et des personnalités qu’ils pistent. Bingo ! me dis-je intérieurement. Hop, le courriel accompagné du CV part dans les minutes qui suivent.

 

Mercredi, 12h11 : la sonnerie de mon GSM retentit. Je suis convoquée à une séance de sélection le lendemain à 17h30. Un sentiment diffus d’espoir m’envahit. La dernière convocation à un entretien d’embauche remonte à plus ou moins deux mois. J’arrive sur place ½ heure à l’avance. Je patiente dans la voiture et, pour tromper l’attente et la nervosité, je me lance dans un jeu sur mon téléphone portable. Arrivée sur place, je m'assieds à côté d’un autre candidat, débarqué, lui aussi, en avance. Echanges de propos. J'apprends que mon interlocuteur-concurrent est un commercial pur jus qui souhaite passer du statut d’indépendant à celui de salarié. Et surtout, qu'il est financièrement aux abois ... La salle se remplit au fil des minutes. Plus de 40 personnes s’y entassent lorsque plusieurs Managers prennent la parole pour présenter la société et les produits. Après avoir rempli un questionnaire, c’est à chacun de faire une présentation de son parcours, de ses motivations et de répondre aux questions qui fusent, sans se démonter. L’exercice est périlleux et stressant. Et il déterminera la suite des événements. Les six personnes qui sont amenées à s’exprimer avant moi sont des commerciaux qui ont roulé leur bosse dans de grosses sociétés. Ils jonglent avec le jargon approprié, « vente en entonnoir », « one shot », « V1 » et j’en passe. A l’annonce de mon nom, le pouls s’accélère, les mains se couvrent de transpiration, je me lance pendant de longues minutes, je me livre, soignant la gestuelle, l’intonation de la voix et l’élocution. Répondant au feu des questions. Je dois forcer le destin.

 

La séance est levée. On me serre la pince. Et la sempiternelle phrase de tomber : « Merci d’être venue, on vous recontactera » … Le feu aux joues, j'attends de longues minutes dans la voiture, les mains encore légèrement moites.

 

Vendredi, 13h30 : le téléphone sonne, je reconnais le numéro. Mon cœur bondit dans ma poitrine, c’est eux, ils me rappellent ! La phrase magique résonne, « nous serions heureux de travailler avec vous ». J’ai envie de hurler mon bonheur, que tout le monde entende ces mots, que la pièce soit un porte-voix géant et que Bruxelles se gorge de cet écho.

 

J’ai le week-end pour apprendre 12 pages d’un argumentaire de vente par cœur. Lundi, mardi, mercredi : formation au produit. Il s’agit de technologie. De 8h30 à environ 19h00 dans les locaux, niveau -1. Locaux neufs, dénudés, clim en panne. Aucun ordinateur à l’horizon, aucune fourniture de base : papier, stylos. Juste quelques petits téléphones basiques aux cordons entortillés habillent les tables. Nul signe de contrat en vue. C’est donc en toute illégalité que mes quatre autres acolytes et moi-même occupons ces lieux déserts. Seules quelques bribes nous parviennent : 900 euros de salaire fixe mensuel, soit le minimum fixé par la loi. La voiture de société annoncée dans l’offre d’emploi semble fantôme. Même sort pour le téléphone mobile : seule une carte SIM serait accordée selon des critères stricts : 300 minutes par mois qui seront seulement utilisées pour joindre collègues et managers qui partagent les mêmes premiers chiffres de l’opérateur. Tout autre appel sera facturé à l’employé. Pas question, donc, de prévenir un client d’un éventuel retard ou d’un report de rendez-vous à moins d’effectuer l’appel à nos frais. Etant donné que seule la carte SIM est fournie, prière aussi de faire l’acquisition d’un nouvel appareil ou de dédier le nôtre à la société, soit de 8h00 à 20h00 voire davantage même sans affinité.

 

Jeudi. Rendez-vous est fixé à 8h00. Objectif : être lancé dans le grand bain. Toujours sans contrat, sans assurance ni couverture sociale. 

 

Poignée de main, on me désigne une place, on m’avance un minuscule appareil téléphonique, on dépose devant moi les Pages Jaunes de l’annuaire et un argumentaire téléphonique à ânonner. Je tombe des nues : il nous faut ainsi appeler le tout venant. La société ne dispose donc d’aucun fichier, d’aucune base. Autre « surprise » : impossible d’appeler les renseignements nationaux, ni les numéros de GSM depuis les mini téléphones. Tout a été verrouillé.  Nous sommes cinq, presque côte à côte à devoir passer des coups de fil dans l’espoir d’obtenir un rendez-vous sous l’œil d’un Manager-cerbère. La fliquette note les prénoms des « délégués marketing » - notre nouvelle appellation – ainsi que les performances téléphoniques de l’heure écoulée : nombre de coups de fil, de décisionnaires en ligne et de rendez-vous arrachés. Remontage de bretelles en règle en cas de moindre performance. Après 7 heures de session « phoning », je suis lessivée. La moquette épaisse, le manque d’air, la luminosité artificielle ont raison de ma tête. Les doigts, les pieds et les jambes ont doublé de volume.

 

Vendredi. Je dois rejoindre un Manager chevronné boulevard du Midi. L’homme, sûr de sa faconde et de son talent est certain de « signer le client » qu’il a déjà démarché à plusieurs reprises. Assise à ses côtés, je l’observe à la tâche. Le client potentiel l’écoute d’une oreille peu attentive et décroche à plusieurs reprises son téléphone, saucissonnant ainsi les envolées de notre Manager qui ne se démonte pas. Il tente de forcer une décision, d’arracher un « oui » libérateur, synonyme de commission. Le client plie parfois, mais ne cédera pas. Le Manager se prend un bon vieux râteau. Direction chaussée de Mons. Le Manager a obtenu de haute lutte un rendez-vous voilà quelques jours. Arrivé sur place, il se prend une autre veste : la personne qui devait le recevoir n’est tout simplement pas présente.  Retour boulevard du Midi, où il me dépose à ma voiture. Ma tâche : faire de la prospection dans le centre. Dans leur jargon, de la « pross » signifie entrer dans toutes les boutiques, restaurants, tavernes, fleuristes, bref, tout ce qui porte enseigne commerciale afin d’y prendre une carte avec, si possible, le nom du gérant ou du directeur. Et, surtout, de démarcher le client potentiel. Lundi, attachée commerciale, vendredi, démarcheuse en rue. La plante des pieds en feu, j’entre dans une brasserie quand le son d’un SMS retentit : la fliquette de la veille me demande où je suis, ce que je fais et où j’en suis. Et là d’apprendre qu’il me faudra récolter au moins 40 cartes et qu’une réunion aura lieu de 18h00 à environ 20h00 au bureau. J’arpente donc plusieurs rues, entrant et ressortant des magasins qui se présentent sur mon chemin. Et ce, au rythme des SMS de la fliquette. 17h00, 22 cartes de visite au compteur et quasiment autant de regards désapprobateurs, de vendeuses énervées ou de gérants pas intéressés. Retour à la voiture où m’attend un PV pour dépassement de temps – une poignée de minutes – du ticket horodateur.

 

18h00, veille de week-end de Pâques, réunion. Chaque « vendeur » - puisque c’est bien ce que nous sommes – est sommé de présenter ses cartes de visite qui seront recomptées par la fliquette. Le clou : la fliquette date et signe chaque carte afin d’être sûre qu’elles ne pourront plus être réutilisables ultérieurement. Bienvenue en Absurdistan. Ultimes ordres avant de lever le siège : chercher et imprimer 250 adresses via le site Infobel et  maîtriser par cœur les 12 pages de l’argumentaire de vente. Au fait, si vous n’avez pas Internet chez vous, il vous faudra passer quelques heures – à vos frais bien sûr – dans un cyber-café. Le tout pour mardi matin, 8h00.

 

Je reste prostrée au volant de ma voiture. Incrédule. Rincée. Le boulot qui allait me redonner goût à la vie et en changer son cours est un cauchemar éveillé. J’aurai en fin de compte « travaillé » gratis pro deo pendant une semaine et selon des horaires contraires à la loi. J’aurai « travaillé » en toute illégalité, sans contrat, ni attestation ni couverture sociale. Enfin, j’aurai dépensé plus de 120 euros en une semaine pour « travailler ».

 

La pluie a cessé. Un pâle soleil d’eau se couche au fond de mon rétroviseur.           

15:27 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (5) |  Facebook |

Commentaires

Apparemment... Vous ne connaissez rien à la législation du travail ! Si vous déposez plainte à l'Inspection Sociale à Bruxelles, votre temps de travail sera valorisé en bonne et due forme et la société vous devra des indemnités de rupture de contrat.

Au lieu de beugler à l'injustice, renseignez-vous !

Enfin, ce que vous décrivez-là dans votre expérience n'est ni plus ni moins ce qui fait la force du télémarketing. J'ai travaillé de la sorte durant 4 ans dans une toute grosse entreprise d'assurances à Bruxelles. J'y ai acquis non seulement de l'expériences (même si c'est galère au début) mais aussi un background qui me permet de m'afficher aujourd'hui comme directeur commercial au sein d'une "firme au losange". Comme quoi ...

Écrit par : Henri | 21/04/2006

Réponse Vous êtes directeur commercial et vous vous affichez comme tel, je vous en félicite. Non, je ne suis pas spécialiste en législation du travail. Non, je ne "beugle" pas comme vous écrivez de façon peu élégante, je constate et je relate juste une expérience.

Écrit par : Stockwell | 21/04/2006

Courage J'ai découvert botre blog par hasard. Ce que vous écrivez me touche beaucoup. J'ai un emploi et après la lecture de votre blog, je mesure mieux la chance d'en avoir un; quand je pense qu'il m'arrive de me lamenter pour quelques soucis ! j'espère que vous retrouverez vite un emploi qui vous fasse reprendre goût à la vie.

Écrit par : *Lilly* | 21/04/2006

Oh dear! He oui... mais cela j'aurai pu te le decrire avant meme que tu ne commences ce boulot... j'en ai vu des commerciaux a Proxi!!!!!!!!!!!

Écrit par : Nejma | 24/04/2006

merci & bravo Je suis sûr que beaucoup de personnes sans emploi se retrouvent dans ce blog. Et je ne suis sûrement pas le seul à me dire que j'ai la chance d'avoir un emploi. Je ne peux que vous souhaiter d'en retrouver un très vite, et peut-être des employeurs viendront-ils vous lire, qui sait? Rem.

Écrit par : Rem | 24/04/2006

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