12/05/2006

Le soleil et l'amère

En avril, l’emploi ne tient qu’à un fil. Voilà qui me donne du cœur au ventre pour mon nouveau rendez-vous. Cette fois-ci, direction Namur. Un vendredi en fin de matinée mâtinée de quelques rais de belle lumière. Deux, trois caravanes, un chauffeur à casquette et je me dis que je pourrais très bien dépasser Namur et prendre la route des Ardennes. Les chômeurs ne sont-ils pas des touristes de la vie ?

 

Rendez-vous dans une société un peu en dehors du joli centre namurois. Le petit immeuble de briques rouges est situé  non loin d’une voie de chemin de fer. Je me parque de l’autre côté de la route. Une bonne vieille baraque à frites chuchote ses odeurs de graisse et de saucisses.

 

Je m’annonce, on me fait patienter. Mon interlocuteur arrive d’un pas précipité. Agité, comme un PDG de multinationale souhaitant expédier les affaires courantes. Costume cravate, chemise qui sort légèrement du pantalon. La mèche de cheveux, trop longue et légèrement grasse, retombe mollement sur le front. Il ne sait manifestement pas par quel bout prendre l’entretien. Je commence par essuyer une rafale de questions sur mon parcours professionnel pendant qu’il torture nerveusement mon curriculum vitae, découvrant des doigts aux ongles rongés jusqu’au sang. Mon regard se fige sur le bout de ses doigts boudinés qu’il porte frénétiquement à sa bouche. J’en perds, durant de longs instants, le fil de ma pensée. J’ai envie de me lever et de fuir. Mais les questions, désordonnées, fusent : « Comment vous définiriez-vous en tant que personne, quels sont vos défauts, pourquoi n’avez-vous eu qu’un contrat à durée déterminée chez X, pourquoi êtes-vous depuis si longtemps au chômage, comment effectuez-vous une recherche sur Internet, si je vous dis ceci, que me répondriez-vous, pourquoi souhaitez-vous venir travailler à Namur, n’avez-vous rien trouvé à Bruxelles et pourquoi, ça vous dérangerait de ne pas être bien payée, aimez-vous le train … ». 

 

L’entretien, dénué du moindre fil conducteur, m’agace. Aux silences succède une logorrhée verbale entrecoupée de brefs épisodes de « rongeage » d’ongles – ou du moins ce qu’il peut en rester – en règle. Mon interlocuteur se rejette vivement en arrière de son siège et m’apprend, après ¾ d’heure de cet entretien hallucinant, qu’il n’est pas sûr de pouvoir engager quelqu’un à temps plein. Puis, m’annonce que les salaires à Namur sont moins élevés qu’à Bruxelles, qu’il n’y a aucun avantage extra légal ni remboursement de frais de déplacement.  Mon interlocuteur s’éclipse ensuite durant près d’1/4 d’heure.

 

 Attente douloureusement interminable et stérile. Mes jambes seraient prêtes à s’enfuir, ma tête m’intime de rester. A son retour, il me fait comprendre, en restant debout, que la séance est finie. C’est vrai : il est 12H30 … « Je vais réfléchir, puis je vous recontacterai éventuellement » seront ses derniers mots.

 

« Demandeur d’emploi » est un « job » bien ingrat. Qui d’autre peut-on aussi facilement rouler, flouer, mépriser qu’un chômeur ?   Qui d’autre peut-on ainsi baratiner sans scrupules ? Qui peut-on faire aussi aisément déplacer, patienter, humilier, narguer puis remballer, si ce n’est qu’un chômeur accroché à son fol espoir de rejoindre le monde du labeur.

15:49 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

Commentaires

. Les deux dernieres "histoires" que tu nous a racontees sont proprement scandaleuses. Les employeurs se croient tout permis avec les chomeurs. Franchement je te souhaites de tenir le coup car ca doit etre vraiment difficile!! Enfin il y a forcement des patrons corrects, mais faut encore tomber dessus (c'est comme les bons maris :) ).

Écrit par : Genorb | 15/05/2006

tristesse et sourire C'est difficile de dire que je prends du plaisir à lire votre blog car il parle de détresse et que je ne voudrais pas vivre votre situation. Mais c'est bien de dénoncer ce qu'il vous arrive et c'est fait de fort belle manière. Maintenant ce serait bien que des employeurs passent jeter un oeil... et qu'ils vous proposent un job. Courage.

Écrit par : Didi | 19/05/2006

Alors, devenons créateur d'emploi et renversons la vapeur « Demandeur d’emploi » est un « job » bien ingrat.

Écrit par : xian | 21/05/2006

Quel malade ! Courage... Là tu es visiblement tombé sur un malade, et je ne suis pas sûr qu'il ne faille pas le plaindre.

Blog émouvant. Connais des situations similaires en France, mais pas envie de les raconter.

Écrit par : Didier | 08/06/2006

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