25/05/2006

Dans un grand vent de leurres

Les sommeils sont lourds, hachés de flashs, de dérives de rêves, de noires zones d’ombres, nuit paradoxale, entre Nacht und Nebel d’un réveil cotonneux. Nuits nauséeuses, journées poisseuses. Le chômage cambriole la vie, secoue les nuits de sourds cauchemars.    

 

Grosse société. Bureaux implantés sur différents sites à Bruxelles et en Belgique. Donc, grosse machine recruteuse. Quelques semaines après avoir postulé pour une fonction qui semble dans mes cordes, le téléphone retentit. Objectif : un entretien dans les bureaux dédiés au recrutement suivi de tests psychotechniques. Le mot me fait frémir.

 

Je me plonge néanmoins dans quelques bouquins censés m’aider à déjouer les pièges de ces fameux tests d’entreprises : suites de chiffres, de dominos, de cartes à jouer, de figures plus compliquées les unes que les autres. Vérifications d’additions, de soustractions, de divisions, résolutions de problèmes qui me semblent tout droit revenus du lycée. La baignoire qui fuit, les trains qui se croisent et l’âge du capitaine.

 

Tout petit matin au centre de Bruxelles, bousculade de voitures, impolitesse des faufilades, agités du volant, prise dans les flots houleux des véhicules qui mènent au labeur, j’avance, devenue étrangère à ce monde des lève-tôt.

 

Je m’annonce, emprunte l’ascenseur jusqu’à l’étage « Ressources Humaines ». Deux mots qui me font sourire jaune.

 

La personne qui m’ouvre la porte de ce département, m’invite à patienter dans la fameuse salle des « tests » : vaste pièce habitée par une multitude d’ordinateurs chagrins. A quelques mètres de moi, une femme, manteau et foulard toujours sur les épaules attend, le regard perdu entre les touches d’un clavier.

 

Mon interlocutrice apparaît. La poignée de main est peu chaleureuse, le regard distant. Elle s’arme d’un stylo, d’une feuille, pose mon curriculum vitae devant elle. Commence un interrogatoire policier qui durera une heure et demie. Mon cerbère d’une matinée souhaite reprendre mon parcours depuis … l’école maternelle, traquant le moindre date qui lui semble suspecte. « Vous avez doublé une année en 3ème primaire, pourquoi ? ». Un fait qui remonte à environ 30 ans. Mon enfance est passée au crible. Comme jugée, malmenée. Inquisition au lointain pays des rires et des larmes, de l’odeur de la colle et des colles, du goût des sanglots qui remontent dans la gorge, de la main de ma grand-mère qui serre la mienne en une étreinte protectrice devant les grilles de l’école. Les questions n’en finissent pas de finir.  « Pourquoi avez-vous choisi tel type d’études ? Pourquoi avez-vous eu un CDD là ? Pourquoi avez-vous quitté X, pourquoi avoir choisi Y … ».

 

Je suis soumise à la question. Je garde ma contenance. Mais pourquoi faut-il subir ce type d’humiliations pour travailler ?

 

La souris en face de moi reste imperturbable, ses yeux en boutons de bottine me fixent sans ciller. Méthodique, sadique.

 

Après avoir fouillé ma vie, ma geôlière se lève, me montre la porte, puis, d’un coup de menton, m’indique la salle des tests. Me voici devant un écran, prête à démarrer une batterie de tests plus loufoques les uns que les autres qui décideront de mon aptitude à une éventuelle fonction. A l’autre bout de la salle, la même personne pousse de longs soupirs d’impuissance devant sa machine. Le manteau et le foulard toujours sur le dos. Dans le coin supérieur droit de l’ordinateur, un compte à rebours. A l’aise Blaise.

 

J’ai enfin achevé. Je sors de la pièce, la commissaire n’est pas dans son bureau. Je sors du bâtiment. Il est 12h45, les passants s’agitent.

 

C’est la pause déjeuner pour les gens qui travaillent. Ma pause à moi, elle est si longue …  

11:26 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

12/05/2006

Le soleil et l'amère

En avril, l’emploi ne tient qu’à un fil. Voilà qui me donne du cœur au ventre pour mon nouveau rendez-vous. Cette fois-ci, direction Namur. Un vendredi en fin de matinée mâtinée de quelques rais de belle lumière. Deux, trois caravanes, un chauffeur à casquette et je me dis que je pourrais très bien dépasser Namur et prendre la route des Ardennes. Les chômeurs ne sont-ils pas des touristes de la vie ?

 

Rendez-vous dans une société un peu en dehors du joli centre namurois. Le petit immeuble de briques rouges est situé  non loin d’une voie de chemin de fer. Je me parque de l’autre côté de la route. Une bonne vieille baraque à frites chuchote ses odeurs de graisse et de saucisses.

 

Je m’annonce, on me fait patienter. Mon interlocuteur arrive d’un pas précipité. Agité, comme un PDG de multinationale souhaitant expédier les affaires courantes. Costume cravate, chemise qui sort légèrement du pantalon. La mèche de cheveux, trop longue et légèrement grasse, retombe mollement sur le front. Il ne sait manifestement pas par quel bout prendre l’entretien. Je commence par essuyer une rafale de questions sur mon parcours professionnel pendant qu’il torture nerveusement mon curriculum vitae, découvrant des doigts aux ongles rongés jusqu’au sang. Mon regard se fige sur le bout de ses doigts boudinés qu’il porte frénétiquement à sa bouche. J’en perds, durant de longs instants, le fil de ma pensée. J’ai envie de me lever et de fuir. Mais les questions, désordonnées, fusent : « Comment vous définiriez-vous en tant que personne, quels sont vos défauts, pourquoi n’avez-vous eu qu’un contrat à durée déterminée chez X, pourquoi êtes-vous depuis si longtemps au chômage, comment effectuez-vous une recherche sur Internet, si je vous dis ceci, que me répondriez-vous, pourquoi souhaitez-vous venir travailler à Namur, n’avez-vous rien trouvé à Bruxelles et pourquoi, ça vous dérangerait de ne pas être bien payée, aimez-vous le train … ». 

 

L’entretien, dénué du moindre fil conducteur, m’agace. Aux silences succède une logorrhée verbale entrecoupée de brefs épisodes de « rongeage » d’ongles – ou du moins ce qu’il peut en rester – en règle. Mon interlocuteur se rejette vivement en arrière de son siège et m’apprend, après ¾ d’heure de cet entretien hallucinant, qu’il n’est pas sûr de pouvoir engager quelqu’un à temps plein. Puis, m’annonce que les salaires à Namur sont moins élevés qu’à Bruxelles, qu’il n’y a aucun avantage extra légal ni remboursement de frais de déplacement.  Mon interlocuteur s’éclipse ensuite durant près d’1/4 d’heure.

 

 Attente douloureusement interminable et stérile. Mes jambes seraient prêtes à s’enfuir, ma tête m’intime de rester. A son retour, il me fait comprendre, en restant debout, que la séance est finie. C’est vrai : il est 12H30 … « Je vais réfléchir, puis je vous recontacterai éventuellement » seront ses derniers mots.

 

« Demandeur d’emploi » est un « job » bien ingrat. Qui d’autre peut-on aussi facilement rouler, flouer, mépriser qu’un chômeur ?   Qui d’autre peut-on ainsi baratiner sans scrupules ? Qui peut-on faire aussi aisément déplacer, patienter, humilier, narguer puis remballer, si ce n’est qu’un chômeur accroché à son fol espoir de rejoindre le monde du labeur.

15:49 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

09/05/2006

La Porsche rouge

Un jour dans le Hainaut, une entité qui jouxte Charleroi. La pluie - ou plutôt un crachin serré et lourd - s’est une nouvelle fois invitée à bord de mon nouveau voyage au bout de ma quête de l’inaccessible emploi.

 

Un matin, un courriel. Une personne a noté mes coordonnées qui gisaient sûrement sur un quelconque site spécialisé, de ceux qui vous promettent de trouver, en quelques clics, le job de votre vie. Gigantesque miroir aux alouettes ou, plutôt, aux pigeons.

 

Bref, j’apprends que cette personne souhaite créer une nouvelle société, avec un concept révolutionnaire et dont le siège serait implanté quelque part entre Mons et Charleroi. Cette personne m’annonce qu’elle recherche, pour débuter, trois personnes d’expérience aux profils très différents qui seront amenées à être des piliers dans leur secteur. Alléluia. On semble avoir jeté son dévolu sur moi.

 

L’entretien téléphonique est rondement mené, rendez-vous est rapidement pris.

 

Je navigue donc sous ce ciel opaque et son immense rideau de bruine qui s’abat sur le pare-brise. La chaussée se déroule comme un gros serpent d’une gluante paresse. « La maison est très à l’écart du centre du village, mais vous verrez, il y a une Porsche rouge devant l’entrée » m’avait annoncé la personne.

 

Je tourne comme une toupie dans ce Hainaut profond, glabre et détrempé. Un café esseulé, ma chance. Relents rances et tabac froid. Quelle est la vie, le destin, les peurs et les joies de cette personne accoudée au comptoir qui m’indique avec force gestes l’itinéraire à suivre. Des questions qui m’enveloppent comme une chape de plomb. J’éteins la radio. Pour mieux percevoir le frottement des essuie-glaces. La route est étroite, les maisons s’éloignent, des prés à perte de vue. Drôle d’endroit pour une rencontre. Je souris.

 

Sous le porche, la Porsche. Rougeoyante. Comme déposée par inadvertance dans ce lieu improbable. « Non, ce n’est pas ma maison, en fait, je l’occupe quand je suis ici pour travailler »  me précise la personne. Près de deux heures de discussions, le projet me plaît et mon interlocuteur semble apprécier mon enthousiasme et mes connaissances. Coups de fil quelque part en France pour une question de salaire et de contrat. Je jubile en silence. Je refoule les pensées négatives qui parasitent cet instant de bonheur : la société n’existe que dans l’imagination de mon interlocuteur … Poignée de mains, il promet de me recontacter dans quelques jours, puis de nous revoir.

 

Les quelques jours passent. Et mes espoirs trépassent. Je téléphone, mais les choses traînent. La personne me dit rencontrer de nombreux décideurs wallons et me « tiendra au courant ». Atermoiements. Je multiplie les courriels, dont les réponses, avec les semaines, s’estompent. Je n’aurais plus aucune nouvelle.  Expérience surréaliste.

 

Pour y croire, il faut vivre dans le monde flou des sans-grade qui peuplent la vaste plaine de la « Chômagie ».     

14:55 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

04/05/2006

Des clics et des claques

Mai. Faites du Travail. Week-end calmissime. Entre cerisiers du Japon et brins de muguets. Ephémères.

 

Brabant wallon, petite ville cossue, propre et bien pensante. Mon curriculum vitae est arrivé chez cette personne. En quelques clics. De bouche à oreille : un peu sensuelle, cette démarche me charme, quelque chose de charnel. SMS, appel, courriel, je repars, espoirs sous le bras. Pas trop de candidats.

 

Petit immeuble à la dégaine négligemment bourge de ce Brabant wallon  décoré joliment.

 

Premier niveau, deuxième niveau à la dégaine étroite, bureaux embarrassés de papiers. Sempiternel rituel, je « vends » mon savoir-faire, mon expérience et ma « flamme ». Je m’adapte à la politique salariale de l’entreprise, comprenez : je n’ai aucune exigence financière particulière. Comment en aurais-je ?  Comme d’habitude, la personne en face de moi se la joue, sûre d’elle, en position de force, un brin sarcastique, désabusée, omnipotente, petit caporal. La cohorte de petits gestes et attitudes minutieusement révoltantes.

 

Retour au premier niveau. La personne me serre vaguement la main, le regard fuyant, l’attention déjà tournée volontairement vers un autre interlocuteur. Je n’existe déjà plus.

 

Cette personne ne verra manifestement pas l’utilité de descendre la dernière volée d’escaliers avec moi. Ses ultimes mots – « merci d’être venue » – aussitôt accompagnés d’une poignée de main molle me replongent dans mon cauchemar. Aujourd’hui je reçois ces deux lignes : « Ce petit mail pour vous informer que je ne pourrai donner suite à votre candidature.  Je vous souhaite bonne chance dans votre recherche d’emploi ».  

01:10 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |