20/04/2007

Formulaire conditionné

La lettre gît dans la bouche sombre de la boîte. Le sigle rouge de l'ONEM dans le coin supérieur gauche clignote comme un signal d'alarme. Il y a le feu dans ma tête.

Je me laisse choir dans mon divan. J'arrache grossièrement l'enveloppe, le coeur tambourrinant d'inquiétude. Une missive de cet organisme n'augure, en général, que le début de tracas, l'amoncellement brutal de nuages occultant un horizon déjà rétréci. Surtout au rinçage.

Le courrier, austère et au style vide, s'intitule romantiquement "formulaire C66bis". Il m'invite à me rendre à l'ONEM dans les meilleurs délais afin de vérifier que je réside toujours bien en Belgique.

Premier guichet. Pas aguichant. Une gosse pousse de stridents hurlements qui heurtent les murs glabres de la pièce. Le préposé s'empare de ma feuille, sort une fiche rose sur laquelle il griffonne mon nom. "N'est-ce pas vous qui devez apposer un cachet sur ma feuille" demandais-je. "Non, pour le cachet, c'est un autre guichet au premier étage". Ce guichet-ci n'avait donc pas de cachet.

Un homme longiligne à la longue chevelure poivre et sel hirsute sonde la salle d'attente avant de regagner le couloir en levant à peine les semelles. Quelques bips meublent le temps, égrenant de façon monocorde les chiffres jusqu'à ce que mon tour arrive.

Une femme imposante remplit presque tout l'espace entre deux cloisons brunâtres. Ses mains, étonnamment petites, courent sur un clavier bruyant et incrusté de saleté. Elle scrute avec minutie ma carte d'identité. Ses doigts courtauds la retournent à plusieurs reprises. Elle s'acharne sur son clavier avant de soulever un énorme cachet qui s'abat, dans un bruit typique, sur le bas de ma feuille.

"Je vous souhaite une bonne après-midi" me dit-elle dans un sourire. Sa surprenante courtoisie illumine, l'espace de quelques secondes, la pièce sans âme. 

14:55 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

12/04/2007

Pacte de non existence

Ma petite main potelée blottie au creux de celle de ma grand-mère me rassure. L’avenue du Lycée a des allures de fin d’étape au sommet pour la toute petite fille que je suis. Le manteau rouge foncé à col officier en velours me serre un peu. Au bout de mon bras gauche se balance un petit cartable en plastic jaune. Arrivée devant l’école en ce dimanche, je tire, sans mot dire, ma grand-mère pour qu’elle m’accompagne au-delà des grilles blanches, symbole de l’interdit, de l’autorité, du savoir, des punitions, des devoirs, des cris qui s’envolent de la cours de récréation, des joies et des petits drames de l’enfance qui se nouent entre deux leçons.

 

« Tu vois Mémé », dis-je, « rien n’a changé ». Je lui montre du doigt les pavillons de l’école maternelle où j’ai passé deux ans, les bâtiments de l’école primaire et ceux du secondaire. J’enfonce mes baskets dans le bac à sable, je me joue des grains qui glissent sur l’empeigne de ma chaussure. Toutes ces années ont passé. Ma grand-mère, pourtant, me couve toujours de son même regard clair et protecteur qui a veillé sur moi tout au long de sa vie. « On y va » avance-t-elle.

 

Sur le chemin de la sortie, j’attire son attention sur les chaises en bois clair qui n’ont pas été remplacées. Quand le temps s’arrête, il ne redémarre pas. Une ribambelle d’élèves fait une bruyante apparition devant les classes. « On est bien dimanche » s’étonne  ma grand-mère. Qu’importe. Un ballon de football roule jusqu’à moi. Je le bloque du pied droit, fait une feinte de tir avant de le relancer doucement du plat du pied vers celui à qui semble appartenir le bien. Sans ciller, il me redonne la balle et nous échangeons quelques passes. Serais-je du même âge que ces pré adolescents ? Notre présence incongrue en ce dimanche ne semble intriguer personne.  Pas même le professeur qui fait aligner les élèves par rangs de deux devant l’entrée de la classe. « A ton époque, il ne me semble pas que vous ayez cours le dimanche » répète ma grand-mère. « Qu’importe » me rassurais-je encore en silence.

 

Si rien n’avait changé dans l’enceinte du lycée, les alentours ont effectué une mue en l’espace d’à peine une heure. Ce n’est plus une seule avenue calme et bordée de petits immeubles bourgeois placides et modernes, mais une affluence de rues, avenues et ronds-points qui se présentent à nous, médusées. Des sandwicheries, boutiques de vêtements, de gadgets, librairies animent le quartier. Des magasins tous ouverts en ce dimanche. Les trottoirs bondés charrient un flot incessant de badauds et de promeneurs. Nous empruntons la rue en face de nous. « Ce n’est pas l’avenue du Lycée »  me glisse ma grand-mère. Nous rebroussons chemin. Elle ne s’est quand même pas envolée cette avenue. Je tâte mon téléphone portable dans la poche de mon blouson. « Attends, Mémé, je vais acheter une recharge de cinq EUR pour des SMS » lui dis-je en passant devant une librairie. La vendeuse est au téléphone et n’en finit pas de crachoter dans un combiné des années 70’ aux fils entortillés. Intriguée, je jette un coup d’œil plus approfondi : l’autre combiné n’est pas plus récent. L’appareil, lourd, est également doté d’un gros cadran.

 

Quelques minutes plus tard, elle sort un ticket avec un code de recharge. Je rejoins ma grand-mère et m’apprête à entrer les chiffres du code sur le clavier de mon portable. Mon regard est attiré par la date d’émission : 12 avril 1972.

 

Il nous faut à présent retrouver cette fameuse avenue du Lycée. Ma grand-mère entre dans une boutique de prêt-à-porter pour demander notre chemin. A travers la vitrine, j’observe le vendeur mouliner des bras, ensuite tendre la main une fois à gauche puis deux fois à droite. « Comment avons-nous pu autant nous éloigner » me lance-t-elle. Nous reprenons notre quête de l’avenue. Un rond-point surpeuplé de voitures ralentit notre chemin. A chaque croisement, je pense l’apercevoir. Je propose à ma grand-mère de retourner au Lycée. Il nous servira de point de repère pour retrouver la bonne avenue. J’entre dans une station service où le préposé me rétorque ne connaître aucun Lycée dans les environs. La crainte et la fatigue nous gagnent. En haut d’une côte, l’espoir renaît. Et si, de l’autre côté, c’était notre avenue ? Un fort bruit de ressac suivi d’un grondement sourd et humide emplit l’espace : c’est une mer démontée qui se dresse au bout du chemin. D’immenses vagues grises viennent rageusement  heurter la digue, laissant une écume souillée à chaque repli.

 

Je me laisse tomber sur un banc. « Mémé, j’ai peur de la mer » dis-je en me serrant contre elle. Des larmes roulent sur mes joues. Il n’y a pas de mer à Bruxelles.

 

Doucement, ma grand-mère me prend la main. « Viens, on va essayer de retrouver le Lycée » dit-elle calmement. La furie de la mer s’éloigne, nous retombons sur la même station service, les mêmes rues, avenues et ronds-points. Nous nous rendons compte que nous tournons en rond depuis plusieurs heures. Plutôt que d’entrer dans les commerces, nous apostrophons les passants, demandant à chaque fois la route du Lycée ou l’avenue éponyme : prenez à gauche, puis tout droit, contournez le rond-point et à la station service prenez à gauche.

 

Des rires comment à fuser sur notre passage. Les passants nous reconnaissent et raillent notre incurie à retrouver un avenue ou un Lycée. Si ce ne sont des rires gras et moqueurs, ce sont désormais des silences que nous récoltons à chaque fois que nous redemandons notre route.

 

Nous nous asseyons une nouvelle fois sur un banc. Le ciel s’est assombri et une fine bruine s’entête désormais à percer nos vêtements.

 

La mer est à nouveau devant nous. Elle est figée, immense. Les vagues se sont arrêtées en plein mouvement. La mer est un océan de silence.

 

Je perçois furtivement une présence dans mon dos. Un homme s’est installé de l’autre côté du banc. Sa présence improbable me met mal à l’aise. Lasse et comme dans une supplique, je lui demande s’il peut nous aider à retrouver notre chemin.

 

« Ce que vous cherchez n’existe pas car vous n’existez pas ».

12:42 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/04/2007

Electrichienne de vie

Les camions filent double. Tintinnabulement des trams. Progressent et s’assoupissent comme portés par une séguedille sans fin. Les ruelles s’accrochent et décochent des regards en coin. Sens uniques, sens iniques, interdits, sautent-moutonnent autour de la rue Royale Sainte-Marie.

 

De guerre lasse, je me gare devant une entrée portant le sigle « enlèvement de véhicules ». La vieille porte alourdie de fer forgé me regarde d’un œil hagard. Les fenêtres succombent sous un rideau de poussière. Aucun nom accolé aux crasseux petits boutons de sonnettes. Je griffonne mon numéro de téléphone portable sur une feuille que je dépose derrière le pare-brise.   

 

Le courriel était bref : on souhaite me rencontrer à 10H30 suite à ma candidature. L’annonce, en elle-même, était succincte, mentionnant juste le niveau d’études requis et l’intitulé du diplôme ainsi que le statut ACS (Agent Contractuel Subventionné).

 

J’accélère le pas jusqu’à l’ASBL en question. L’aile droite de l’immeuble est moderne, l’aile gauche, dans laquelle je m’aventure, est vétuste. Je longe un ancien réfectoire blasé. D’improbables tables en formica patientent, résignées. Autre couloir ténébreux, des affichettes écornées se battent sur un tableau. Escalier, deuxième étage. Long couloir peuplé d’affiches, de conseils, de prospectus qui se chevauchent, punaisés à la va-vite. Aucun comptoir d’accueil. Je passe donc ma tête dans le premier bureau venu et annonce l’objet de ma visite. On me dirige vers une salle terne où trois personnes, que je suppose être des candidats, sont assises.

 

Devant nous, une rangée de vieux ordinateurs aux écrans rebondis. Les trois personnes, trois hommes, sont plongés dans la lecture d’une feuille qu’ils semblent relire sans fin. Mon voisin de gauche, un grand boutonneux, martyrise le document entre ses doigts effilés. A ma droite, deux hommes sans âge, en jeans et chaussures fatiguées, semblent ployer sous le poids de leurs épaules voûtées.

 

Une boulotte entre deux âges entre et me tend la fameuse feuille. Quelques lignes plus tard, je comprends mieux le désarroi silencieux de mes compagnons d’infortune. L’emploi s’avère être un mi-temps et le but, la rédaction d’un guide sur les métiers de l’électricité. La mission est limitée à quatre mois. Pour un salaire de misère. La première étape de la sélection pour ce malheureux CDD consiste en la rédaction d’un projet de quatre à six pages … manuscrites à effectuer hic et nunc. Un épais voile de tristesse tombe sur mes yeux. Je me sens lasse. Mes membres gourds ne répondent plus.  

14:39 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |