29/07/2007

Leurre de vérité

Deux loumpias se fritent dans la poêle. Grésille lubrique au lourd fumet de transpiration. J’aimais Paris au mois de mai, je hais Bruxelles en juillet. T-shirt détrempé, collé-serré sur ma peau moite. Licorne de brume qui vagit. Leurre de se lever quand il n’y a de temps pour rien. Le sommier geint. L’oreiller et ses joues creusées. Si lent silence du lever. Un temps d’arrêt à cran. Je fronce d’hésitations mes sourcils tombants.

 

Mon front chauffe Marcel, la fièvre est revenue ventre à terre. Gorge enflée, bouche pâteuse dont s’échappent, dans un souffle lourd, quelques sons rauques. Mes tympans font la sourde oreille. Dans trois heures il me faut gagner Saint-Gilles pour un entretien. Le postposer, l’annuler. Retourner dans le lit humide, témoin de mes malaises. Laisser le courage à demain. La culpabilité m’étrangle. Ma respiration se fait plus capricieuse. Et si ce rendez-vous était le bon, un rendez-vous au paradis, non ce n’est plus un piège, les anges sortent-ils le lundi ? Et si je ratais le coche de décrocher l’inaccessible étoile, si lointaine, dans la galaxie « Emploi », et si la lumière se rallumait. Le couloir est long et étriqué. La porte est forcément étroite.

 

L’eau fraîche coule lentement sur mon visage, je me laisse bercer par les gouttes qui ruissèlent sur mon corps, puis mes cheveux. Ce jet qui enlève toute trace de sueur nocturne. Chaud dehors, chaud dedans : 39 de fièvre au compteur. Les quintes de toux qui menacent. Pilotage semi automatique. Tourner le volant est devenu pénible. Qu’importe la maladie, j’ouvre les fenêtres, je roule dans les tunnels déserts, la luminosité s’écrase sur mon pare-brise. Tournez manège dans les rues à sens unique, les sens interdits qui grimpent et redescendent dans le Saint-Gilles pittoresque et bigarré. Une place, à l’ombre. Mes paupières se ferment. Je suis à l’avance. Mais il me faut marcher pour rejoindre le lieu de rendez-vous. La rue me semble sans fin. La respiration est courte, mon cœur a pris ses quartiers dans ma gorge. J’avance les yeux mi-clos, la bouche asséchée et entrouverte. Trouver un banc. Un café sur une placette. Je passe ma tête dans l’antre sombre du café dont s’échappe un brouhaha intermittent. Je me laisse tomber sur une chaise en fer à l’extérieur. L’eau pétillante pique mon palais et apaise le feu qui embrase mes bronches. En face une épicerie méditéranéenne posée sur un coin. Une Africaine aux formes épanouies y discute sur le perron, un grand cabas à ses pieds. Des enfants piaillent sur le trottoir, un Nord-Africain traverse la place en short et en tongs, le téléphone vissé à l’oreille. Un cadre avec une mallette, deux touristes avec un plan, un employé de la voirie qui pousse une grande brouette. Son gilet fluo agresse le regard. Des « tubes » des années 80 se glissent de la radio pour bousculer ma mémoire endolorie. Un homme sort de la taverne pour griller une cigarette. Grand, maigre, les cheveux de jais, le visage émacié en lame de couteau, le nez long, crochu, aquilin. De lourdes gourmettes en or pendent à ses poignets, des chaînes se balancent sur son torse velu, ses mains sont baguées, une grosse montre recouvre un poignet sec. Un personnage surgi tout droit de l’univers d’Emir Kusturica.

 

La façade de l’immeuble vient manifestement d’être ravalée. Je sonne. Deuxième étage. Grimper les marches m’arrache une grimace. Je dois reprendre mon souffle à plusieurs reprises. Salle d’attente. La responsable arrive. Allure BCBG, dégaine de première de classe, look soigné et propret. Mon curriculum vitae trône devant elle, imprimé sur du papier recyclé. Malgré sa présence ostensible, il me faut recommencer à dérouler le tapis de ma vie. Je redoute la quinte de toux, je m’excuse pour ma voix rocailleuse. Mon interlocutrice, impassible, écoute, note, questionne. ¾ d’heure plus tard, elle se lève et me remet une pile de documents et m’explique ce qu’elle attend de moi. ¼ d’heure pour effectuer ce test. Je retourne dans la salle d’attente, m’affale sur ma chaise, loin des regards. Je dois m’accrocher, dernière ligne droite, l’énergie du désespoir, compagnon de route du chômeur. Désespoir que l’on voudrait tant devenir des espoirs. Les questions dégringolent à nouveau, je fais front, le front en nage. L’épreuve s’achève enfin. « J’ai été très heureuse de vous rencontrer » me dit mon interlocutrice du jour. « Je vous recontacterai dans le courant de la semaine prochaine » ajoute-t-elle en me tendant une main sèche.

 

Une perche à laquelle m’accrocher, ce coup de fil hypothétique, cette attente monstrueuse, ce calvaire de l’appel. Le compte à rebours débute, les jours s’égrènent, le sable file entre les doigts qui s’écartent à nouveau. Quinze jours. La main tremble sur le combiné. « Bonjour, pourrais-je parler à Madame X » dis-je. « C’est à quel sujet ? ». « J’étais venue il y a quinze jours pour le poste … et on m’a dit que l’on me contacterai ». Silence au bout du fil. « Madame X est occupée » me répond-on. J’insiste même si je sais que la nouvelle est déjà mauvaise, qu’une fois de plus je resterai sur le carreau, de pique ou de trèfle. Madame X prend l’appel. « Oui, je me souviens de vous. Je ne vous ai pas téléphoné mais je comptais le faire. Nous avons engagé quelqu’un. Je suis désolée. Au-revoir ».

 

Madame X a raccroché. Je suis décrochée. Le parcours du combattant redevient celui du combattu. 

16:58 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |