29/08/2007

La langue au chien

Bis repetita. Les sansivières tendent leurs mains effilées vers le ciel. Les pieds bien plantés dans de gigantesques vasques de grès. Le sol dallé noir réfléchit la lumière, l’ombre de mes jambes et de mon visage quand je me penche vers l’avant. Les talons aiguilles y résonnent comme dans une cathédrale, les semelles souples y crissent de plaisir ou de douleur. Assise dans le même fauteuil en cuir potelé qu’il y a trois semaines.

 Retour en Flandre pour un poste qui a attiré une nuée de francophones qui ne doivent pas maîtriser la langue de Vondel pour y exercer leur talent. L’entreprise a pignon sur rue. Florissante et exigeante, structurée. Comme le laissait entrevoir mon premier entretien – en français - dans un bureau impersonnel, lorsqu’un clone de Kim Clijsters, en plus rebondie, s’était repassé le film de ma vie. Le jury avait dû juger la production acceptable. Me voici à attendre un producteur. Chaque cliquetis sur le sol laqué me fait frémir. Madame X. doit venir me chercher, m’arracher au confort de mon fauteuil d’attente.

Une femme fluette s’approche de moi et se présente en flamand. Nous cheminons dans ce gigantesque hall-patinoire jusqu’à une série de bureaux anonymes qui attendent le chaland. Un moustachu se déploie à ma vue, me tend une main molle et se replie au fond de son fauteuil. Je fais face à deux paires d’yeux qui me scrutent, me déshabillent, me fouillent.

L’homme m’apostrophe en flamand. Ne pas céder à l’affolement qui s’empare de mon cerveau. Je comprends que tout l’entretien ne se déroulera pas dans ma langue. Les mots se bousculent dans ma tête, tour à tour en français et en anglais avant de prendre l’aiguillage du néerlandais. Les minutes défilent et ma crainte se transforme en peur, puis en colère. Il n’était pas prévu que tout l’entretien ait lieu en flamand, le poste à pourvoir étant destiné à un Francophone supposé n’avoir pas davantage que des rudiments de néerlandais. Me voici embarquée dans une saga en flamand, consciente que malgré mes bonnes connaissances de la langue, je m’enfonce à chaque nouvelle volée de questions. Fâchée de ne pouvoir exprimer le fonds de ma pensée dans ma langue maternelle.

Mes pieds semblent ne plus sentir la moquette, je rétrécis sur mon siège, les paroles de l’homme emplissent l’espace réduit, j’étouffe. La femme continue à écrire. Elle me jette des regards torves et fuyants. Ils vont se mettre à rire, je peux presque palper l’haleine de l’homme, lourde de relents de café froid. Je m’accroche aux parois de ce gouffre prêt à me happer. « Pourrait-on poursuivre l’entretien en français ? »  Cette phrase libère ma cage thoracique opprimée et mes lèvres rigidifiées. L’homme se raidit, la femme suspend son écriture. Il opine du chef, ajoutant, toujours dans sa langue, qu’il continuerait néanmoins à me questionner en flamand car, dit-il, il ne connaît pas le français.  Le dialogue est grotesque. Mon interlocuteur comprend parfaitement le français. Je sais qu’il doit le parler de façon impeccable. Je sais aussi que j’ai perdu la partie qui s’achève brutalement.

L’homme se dresse sur ses pieds, n’en finit pas de rassembler des papiers pour éviter de me serrer la main. La femme tourne frénétiquement des feuilles, les yeux baissés. Un « bedankt » sort finalement de la bouche de l’homme. La mimique de mes interlocuteurs me fait comprendre qu’aucun d’eux ne prendra la peine de me raccompagner. Encore moins de s’adresser à moi, ne fût-ce qu’une seule fois, en français. 

  Je traverse pour la dernière fois l’immense hall d’entrée. Mes semelles couinent légèrement sur le revêtement. Les portes coulissantes automatiques me délivrent enfin de ce maudit pensum.

13:00 Écrit par Stockwell | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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